L'armée avait exigé six fois plus de grenades par jour que les normes de sécurité ne l'autorisaient ; l'usine a sauté, et la majorité des morts sont des femmes.
Louis Billant dirige un atelier au 173 rue de Tolbiac, dans le 13e arrondissement. En 1915, la guerre a transformé des centaines d'ateliers parisiens en usines d'armement. La guerre de tranchées consomme des quantités de munitions que personne n'avait prévues ; la grenade, arme oubliée depuis le XVIIe siècle, est redevenue essentielle pour le combat rapproché.
L'usine Billant est chargée de produire la grenade P1. Elle est initialement autorisée à en fabriquer cinq mille par jour dans le respect des normes de sécurité. Le commandement militaire exige rapidement trente mille par jour, soit six fois plus. Les conditions de sécurité ne peuvent pas suivre : les explosifs s'accumulent, les manipulations s'accélèrent, les locaux sont saturés.
La main-d'œuvre a changé. Les hommes sont au front ; ce sont des femmes qui font tourner les usines d'armement. On les appelle les munitionnettes. Elles manipulent des explosifs et des produits toxiques, la tétralite, le TNT, dont la poussière jaunit la peau, ce qui leur vaut le surnom de canaris. Elles sont moins payées que les hommes qu'elles remplacent.
Le 20 octobre 1915, l'usine explose. Le bilan est de quarante-trois à quarante-six morts, dont vingt-sept femmes et dix-neuf hommes, et environ cent blessés. Les immeubles voisins sont soufflés, les façades arrachées. Les photographies de presse montrent un champ de ruines en plein tissu urbain.
La catastrophe ne fait pas scandale. La censure de guerre limite la couverture, l'union sacrée interdit de mettre en cause le commandement, et la production reprend ailleurs. L'usine sera transférée. La même année, l'explosion de l'usine de La Courneuve fera d'autres victimes.
Ces ouvrières mortes à Paris en 1915 ne figurent sur aucun monument aux morts. La guerre a tué des civils dans les usines de l'arrière avec la même indifférence administrative que dans les tranchées.