Les membres du Gouvernement provisoire, dédié aux gardes nationales de France, BnF
Le 24 février 1848, en fin de journée, Paris a basculé : Louis‑Philippe a fui, les Tuileries sont tombées, et c’est désormais à l’Hôtel de Ville que se joue l’avenir du régime. Dans la grande salle encombrée de délégués, de journalistes, de représentants autoproclamés du peuple, on discute depuis des heures de la forme du nouveau pouvoir. Une liste de Gouvernement provisoire a émergé dans la confusion, mêlant républicains « modérés » du National, figures plus radicales comme Ledru‑Rollin, et représentants du « peuple » comme Albert. Reste à rendre tout cela lisible pour les Parisiens massés sur la place.
À 10 h 20 du soir, le général Jacques‑Gervais Subervie apparaît au balcon de l’Hôtel de Ville pour lire la composition du Gouvernement provisoire. Ancien officier de l’Empire, rallié au camp républicain, il prête sa voix et son uniforme au nouveau régime. Derrière lui, on reconnaît des noms déjà célèbres – Dupont de l’Eure, Lamartine, Ledru‑Rollin, Arago, Crémieux, Louis Blanc, Garnier‑Pagès, Flocon, Albert… – censés incarner à la fois la continuité de l’État, l’élan républicain et la présence symbolique des classes populaires. La proclamation est à la fois un acte de communication et un geste d’autorité : il faut montrer que le pouvoir n’est plus au palais, mais dans cette maison commune où se pressent insurgés, gardes nationaux et curieux.
Dans la logique de Marx, ce moment cristallise le compromis né de la révolution de Février. Le Gouvernement provisoire naît d’une insurrection dominée par les ouvriers parisiens, mais sa composition reflète surtout l’équilibre entre fractions de la bourgeoisie républicaine, avec quelques figures populaires encadrées. La présence d’un général au balcon souligne cette volonté de rassurer : la République qui surgit ce soir‑là promet des libertés nouvelles, le suffrage universel, quelques réformes sociales, mais elle se donne aussi pour tâche de maintenir l’ordre et de protéger la propriété. Entre la clameur de la place et la voix militaire de Subervie, on entend déjà le double langage de 1848 : République « pour tous », mais pilotée d’en haut par ceux qui entendent rester maîtres du jeu.