Le cercueil de Voltaire est exposé symboliquement sur l'emplacement de la Bastille lors de son transfert au Panthéon

Emplacement de la Bastille (récemment démolie)

Tombeau de pierre de Voltaire situé sous le Panthéon dans la crypte.

Deux fois la Bastille avait tenu Voltaire sous les verrous. Le soir du 10 juillet 1791, elle n'est plus qu'un champ de décombres — et c'est à son sommet qu'on vient coucher son cercueil.

Il faut imaginer la place telle qu'elle est ce soir-là. La forteresse n'existe plus : depuis le 14 juillet 1789, les équipes de l'entrepreneur Palloy la démolissent pierre à pierre, et il ne reste qu'un vaste terrain jonché de gravats, à l'emplacement de l'actuelle place de la Bastille. C'est là qu'arrive, au soir du 10 juillet 1791, le convoi qui ramène les restes de Voltaire pour les conduire au Panthéon.

On ne se contente pas d'y faire halte. Les organisateurs ont dressé, sur les décombres, une estrade : un tertre de rocailles bâti avec les pierres mêmes arrachées à la Bastille, selon ce récit du Moniteur. On l'a élevé, dit-on, à l'endroit de la tour où le philosophe avait jadis été enfermé. Car Voltaire connaissait la maison : la Bastille l'avait tenu deux fois — en 1717, pour des vers insolents contre le Régent, puis en 1726, avant l'exil en Angleterre. Sur les ruines, une inscription résumait tout : « Reçois en ce lieu où t'enchaîna le despotisme, Voltaire, les honneurs que te rend la patrie. »

Le sarcophage passe là la nuit, exposé aux regards. Au matin du 11 juillet, le grand cortège réglé par le peintre Jacques-Louis David s'ébranle : char tiré par douze chevaux blancs, académiciens, gardes nationaux, jeunes filles vêtues de blanc. On emporte dans le convoi une pierre de la Bastille taillée au profil de Mirabeau — la forteresse démantelée fournissait ses reliques à la Révolution comme d'autres débitaient des morceaux de la vraie Croix. Le cortège traverse Paris jusqu'à la montagne Sainte-Geneviève.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette mise en scène. La Bastille avait été, pour Voltaire, l'instrument même du pouvoir arbitraire : la lettre de cachet, le cachot sans jugement. Deux ans après sa chute, réduite en tas de moellons, elle lui sert de socle. Le lieu qui l'avait fait taire l'élève au-dessus de la foule ; la prison devient piédestal.

De la forteresse, il ne reste presque rien. Sur la place de la Bastille, une ligne de pavés plus larges que les autres dessine au sol le contour de l'ancienne enceinte — la plupart des passants la foulent sans la voir. Les fondations d'une tour, exhumées lors du creusement du métro en 1899, ont été remontées un peu plus loin, dans le square Henri-Galli, au bout du boulevard Henri-IV. Là où l'on dressa une nuit le cercueil de Voltaire, on marche aujourd'hui sur des pavés que personne ne regarde.

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