Le Chapelier réserve la Garde nationale à ceux qui peuvent payer leur uniforme

Salle du Manège/Siège de l'Assemblée Constituante

René Guy Le Chapelier.

Estampe de François Bonneville.
Musée Carnavalet

Il suffisait d'exiger un uniforme pour que la milice de la Révolution devienne un club privé.

Un an après la prise de la Bastille, la Garde nationale existe, encadre, surveille. Née dans l'émeute, elle s'est rapidement constituée en milice de la bourgeoisie parisienne — armée, ordonnée, soucieuse d'ordre — sous les commandements de La Fayette. Ce 18 juillet 1790, à la salle du Manège où siège l'Assemblée constituante, le député Isaac René Guy Le Chapelier, avocat breton et constituant influent, propose d'y ajouter une condition d'entrée : pour en faire partie, il faudra désormais porter l'uniforme.

La mesure semble anodine. Elle ne l'est pas. L'uniforme coûte. Les ouvriers, les artisans, les sans-culottes n'ont pas les moyens de l'acheter. En un vote, Le Chapelier vient de réserver la garde de la Révolution à ceux qui pouvaient se la payer.

Ce n'était qu'un premier geste. Le 14 juin 1791, le même Le Chapelier ferait adopter la loi qui porte son nom — interdisant les coalitions ouvrières et les grèves au nom de la liberté du commerce. « Il ne doit y avoir que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général », dit-il à la tribune. La collectivité des travailleurs n'avait aucun droit à s'organiser. Ce texte resta en vigueur jusqu'en 1864, traversant la Restauration, la monarchie de Juillet et le Second Empire.

Marx y vit l'un des moments fondateurs de l'ordre bourgeois : les mêmes hommes qui avaient abattu l'Ancien Régime au nom de la liberté construisaient, pierre à pierre, un édifice légal destiné à tenir les classes populaires à l'écart du pouvoir.

Le Chapelier lui-même finit guillotiné en avril 1794, rattrapé par la révolution qu'il avait contribué à domestiquer.