Salle du Manège
Au 230–232 de l'actuelle rue de Rivoli, adossée au palais des Tuileries, la Salle du Manège fut pendant près d'une décennie le cœur battant de la Révolution française. Aménagée dans l'ancien manège royal des Tuileries, cette grande salle rectangulaire accueillit successivement l'Assemblée nationale Constituante (1789–1791), l'Assemblée législative (1791–1792), puis la Convention nationale jusqu'au 9 mai 1793 — avant d'héberger le Conseil des Cinq-Cents à partir de 1795.
Les séances qui s'y tinrent façonnèrent littéralement le monde moderne. C'est ici que le drapeau tricolore remplace le blanc royal, que Le Chapelier fait voter la loi interdisant coalitions ouvrières et grèves, que Thomas Paine, Condorcet et un jeune complice placardent une affiche réclamant la déchéance du roi à l'entrée même de l'Assemblée. C'est ici encore que Louis XVI comparaît à la barre de la Convention, que les députés votent sa mort à l'appel nominal, et que la République est proclamée. Une anecdote savoureuse court sur les origines du vocabulaire politique : lorsqu'on inverse la disposition de la salle pour éviter que le président soit ébloui par le soleil, la confusion entre droite et gauche aurait précipité l'adoption des termes « Montagne », « Plaine » et « Gironde ».
Les femmes aussi frappent à ces portes : Etta Palm-Aelders y interpelle l'Assemblée sur l'injustice des lois envers les femmes dès 1790 ; Pauline Léon y dépose en 1792 une pétition de 320 citoyennes réclamant une Garde nationale féminine. En 1799, sous le Directoire, la salle sert brièvement de club jacobin sous la présidence de Drouet, avant d'être une nouvelle fois fermée.
Noms successifs du lieu
- Avant 1789 Manège royal des Tuileries — espace d'équitation du palais
- 1789 — 1791 Siège de l'Assemblée nationale Constituante
- 1791 — 1792 Siège de l'Assemblée législative
- 1792 — 9 mai 1793 Siège de la Convention nationale
- 1795 — 1798 Siège du Conseil des Cinq-Cents
- Aujourd'hui Emplacement disparu, intégré à l'ensemble du jardin des Tuileries et de la rue de Rivoli
Toponymie — rue de Rivoli
Événements à cette adresse
29 événements · 1789 — 1799Ce 17 avril 1793, la Convention nationale reprend la discussion du projet de Déclaration des droits présenté par le Comité des Neuf — texte largement issu du travail de Condorcet lu en février. On en est à l'article premier. Barrère propose la rédaction du Comité : « Les droits naturels, civils et politiques des hommes sont la liberté, l'égalité, la sûreté, la propriété, la garantie sociale et la résistance à l'oppression. »
La formule est ambitieuse. Elle assume la distinction classique, héritée de Rousseau et des Lumières, entre les droits que l'homme tient de la nature et ceux qu'il tient de la société — entre l'état de nature et l'état civil. C'est l'architecture philosophique même de la pensée des droits qui se joue là, dans cet article premier.
Vergniaud monte à la tribune et propose un amendement qui, en apparence, tient du détail de rédaction. Il demande que l'on écrive simplement : « Les droits de l'homme, en société, sont la liberté, l'égalité, la sûreté, la propriété, la garantie sociale et la résistance à l'oppression. » La Convention adopte sans longue discussion.
Ce qui vient de basculer n'apparaît pas immédiatement, et pourtant c'est considérable. Vergniaud a supprimé la triple qualification — « naturels, civils et politiques » — qui ancrait la Déclaration dans la tradition jusnaturaliste. Il a substitué à l'énumération des catégories de droits une formule unique et pragmatique : les droits de l'homme en société. Non plus des droits dérivant d'une nature humaine antérieure à l'organisation politique, mais des droits qui n'existent et ne se comprennent que dans le cadre social lui-même.
Le glissement est considérable. La Déclaration de 1789 plaçait les droits naturels en amont de la société, qui devait s'y conformer. Le projet girondin amendé par Vergniaud inscrit les droits dans la société, comme son produit et sa condition à la fois. C'est, en germe, tout un autre paradigme — qui reverra le jour au XIXe et XXe siècles dans les débats sur les droits sociaux, les droits-créances, la citoyenneté comme construction historique.
La Gazette nationale ou le Moniteur universel du 20 avril 1793 rapporte la séance et reproduit l'amendement adopté. Le texte passera presque inaperçu des commentateurs de l'époque, absorbé par les violences politiques qui s'annoncent — les Girondins seront arrêtés six semaines plus tard, le 2 juin. La Constitution montagnarde du 24 juin reprendra certains éléments du projet condorcéen mais abandonnera la plupart des innovations de Vergniaud, dont cette reformulation de l'article premier. La « garantie sociale » disparaîtra notamment, jugée trop vague ou trop contraignante.
Trois ans plus tard, dans son Manifeste des Égaux (1796), Sylvain Maréchal retournera l'arme contre ses forgerons : « La Révolution française n'est que l'avant-courrière d'une autre révolution, bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière. » Ce que Babeuf et ses compagnons reprocheront à la Déclaration de 1793 — girondine comme montagnarde — c'est précisément ce que Vergniaud n'a pas touché : l'inscription de la propriété parmi les droits naturels. L'amendement du 17 avril déplace la philosophie des droits sans ébranler leur contenu social. La « garantie sociale » que conserve le projet girondin (et que les Montagnards réduiront) est le point le plus avancé du texte vers une conception des droits comme créance collective — mais elle reste subordonnée à la propriété. C'est cette contradiction que les Égaux chercheront à faire exploser, et que Marx, un demi-siècle plus tard, lira dans la Déclaration comme l'acte de naissance juridique de la société bourgeoise : des droits de l'homme qui sont, écrit-il dans La Question juive, « les droits de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté ».
L'amendement Vergniaud restera pourtant comme l'un des moments où la pensée révolutionnaire française a tenté, brièvement, de refonder son propre fondement — de passer d'une justification naturelle des droits à une justification sociale. La suite de la Révolution et le XIXe siècle tout entier se chargeront de rouvrir cette question.
Le 13 avril 1793, dans la salle du Manège des Tuileries, rue de Rivoli, la Convention nationale met en accusation Jean-Paul Marat pour appel à la guerre civile. Deux cent vingt-six députés votent pour, quatre-vingt-treize contre. L'Ami du peuple sera traduit devant le Tribunal révolutionnaire, celui-là même qu'il a contribué à créer.
L'affaire est politique. Marat, élu de Paris, hérisse la Gironde depuis des mois. Il appelle dans son journal à l'insurrection contre les « complices de Dumouriez », réclame qu'on purge la Convention de ses traîtres, signe comme président des Jacobins une circulaire appelant les départements à se soulever. Pour les Girondins, c'est l'occasion de faire tomber l'homme qui incarne tout ce qu'ils détestent — la violence populaire, la rue qui dicte sa loi à l'Assemblée, la Montagne qui ne recule devant rien.
Marat se cache quelques jours, puis se constitue prisonnier le 23 avril. Le procès tourne au triomphe. Le Tribunal révolutionnaire l'acquitte le 24 avril. Il est porté en cortège depuis le Palais de Justice jusqu'à la Convention, couronné de lauriers, acclamé par la foule. La gravure de l'époque montre le peuple portant Marat sur ses épaules, traversant les rues de Paris comme un César plébéien.
Pour les Girondins, c'est une défaite irréversible. Six semaines plus tard, le 2 juin, la Convention les proscrit. Marat, lui, n'en profitera guère — Charlotte Corday l'assassine dans sa baignoire le 13 juillet, trois mois jour pour jour après sa mise en accusation.
Le marquis-philosophe dépose sur la tribune le projet le plus démocratique que la Révolution ait jamais envisagé — quelques semaines avant la chute des Girondins qui l'enterrera.
Ce mercredi-là, à la salle du Manège, c'est un homme fatigué mais résolu qui monte à la tribune. Nicolas de Condorcet a cinquante ans. Il préside depuis octobre le Comité de Constitution, neuf membres chargés de doter la jeune République d'une loi fondamentale. Six mois de travail acharné pour aboutir au projet qu'il présente ce 17 avril 1793 — un texte d'une ambition inouïe, précédé d'une Déclaration des Droits de l'Homme refondue et élargie.
Ce que propose Condorcet est vertigineux. Le suffrage universel masculin — acquis depuis 1792, mais que le projet ancre définitivement. Une Assemblée unique élue pour un an. Le droit pour les citoyens de contester toute loi par référendum — la « censure du peuple ». Une instruction publique gratuite et obligatoire, garantie par la Constitution elle-même. Le droit à l'assistance pour les indigents, les infirmes, les vieillards. Une procédure rigoureuse de révision, pour empêcher qu'un pouvoir passager ne fige les institutions. Tout est pensé pour que le peuple tranche, toujours, en dernier ressort.
Quand il a fini, Condorcet sait qu'il n'a pas convaincu. Les bancs de la Montagne sont glacials. Le projet est trop raffiné, trop philosophe — et surtout il est girondin. Depuis des semaines, la Convention bascule. La guerre aux frontières tourne mal, Paris gronde, Marat appelle à l'insurrection. Le rapport de force s'inverse.
Quatre mois plus tard, le 2 juin 1793, les canons du peuple de Paris encerclent la Convention. Vingt-neuf députés girondins sont arrêtés, dont la plupart des collaborateurs de Condorcet. Le projet de Constitution est enterré séance tenante. Les Montagnards en rédigent un autre, à la hâte — la Constitution de l'an I, votée le 24 juin, qui reprend des éléments du texte girondin mais abandonne l'essentiel de ses garde-fous. Cette Constitution de l'an I ne sera jamais appliquée. La Terreur prendra sa place.
Condorcet, lui, refuse de se taire. Il publie le 8 juillet un pamphlet cinglant contre la Constitution montagnarde — Aux citoyens français sur la nouvelle Constitution. Décrété d'arrestation le 8 juillet, il se cache chez Madame Vernet, rue des Fossoyeurs (aujourd'hui rue Servandoni, dans le 6e). Neuf mois reclus dans une chambre de pension, il y écrit son testament philosophique — l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ce chef-d'œuvre d'optimisme rédigé alors qu'il attend la guillotine. Le 25 mars 1794, il quitte sa cachette pour ne pas compromettre son hôtesse. Arrêté à Clamart, emprisonné à Bourg-la-Reine, il est retrouvé mort dans sa cellule le 29 mars au matin. Poison, rupture d'anévrisme, on ne saura jamais.
La salle du Manège, elle, a disparu depuis longtemps — percée par la rue de Rivoli sous le Premier Empire. Entre les numéros 230 et 232, une plaque discrète rappelle qu'ici siégèrent la Constituante, la Législative et la Convention. Un petit rectangle de bronze pour tenir lieu de tombeau à l'idée républicaine la plus généreuse de la Révolution.
Le lendemain de l'abolition de la royauté, la Convention n'a plus qu'à nommer ce qui n'a pas encore de nom : elle vote la République, et le monde change de date.
Le 21 septembre, la royauté a été abolie par acclamation. Le 22 septembre 1792, la Convention prend acte de ce qui en découle : il n'y a plus de roi, il doit donc y avoir une République. Le mot est prononcé. La France est officiellement une République. Ce n'est pas une proclamation solennelle avec discours et cérémonie : c'est un acte juridique simple, presque laconique. Tous les actes publics seront désormais datés "de l'an premier de la République française."
Ce dernier point est capital. Le calendrier lui-même est révolutionné. L'an I commence non pas le 22 septembre, mais à compter de minuit le 21 septembre, heure de l'équinoxe vrai d'automne calculé par l'Observatoire de Paris. La date de l'équinoxe coïncide avec celle de la première séance de la Convention : la République naît au moment exact où le jour et la nuit s'égalisent sur la Terre. L'astronomie et la politique s'accordent. Le temps lui-même change de régime.
Le calendrier républicain, qui entrera pleinement en vigueur en 1793, est l'œuvre de Fabre d'Églantine et de plusieurs astronomes. Il divise l'année en douze mois de trente jours, nommés d'après les réalités naturelles des saisons françaises : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire ; Nivôse, Pluviôse, Ventôse ; Germinal, Floréal, Prairial ; Messidor, Thermidor, Fructidor. Cinq jours complémentaires, les sans-culottides, complètent l'année.
Changer le calendrier, c'est refuser de partager le temps de la monarchie et de l'Église. C'est imposer un temps nouveau, universel et rationnel, débarrassé des saints et des rois. Cette rupture chronologique est une rupture anthropologique : la République ne date pas du même monde que la royauté.
Le calendrier républicain sera en usage jusqu'au 1er janvier 1806, date à laquelle Napoléon le supprimera. Mais Germinal, Thermidor, Fructidor continueront de désigner, dans la mémoire des historiens, les journées qui ont fait et défait la Révolution. Le temps de la République reste dans la langue longtemps après avoir quitté les almanachs.
Pauline Léon présente à la Législative une pétition de 320 citoyennes proposant la formation d'une Garde nationale féminine.
Ce matin-là, à la salle du Manège où siège l'Assemblée législative, une jeune chocolatière du faubourg Saint-Antoine s'avance à la tribune avec un document peu ordinaire : une pétition signée de 320 citoyennes demandant le droit de former une Garde nationale féminine.
Pauline Léon a vingt-six ans. Elle n'est pas venue seule — ces trois cent vingt signatures représentent un réseau réel de Parisiennes politisées, réunies autour d'une conviction simple et alors révolutionnaire : si la patrie est en danger, les femmes aussi doivent pouvoir la défendre. La pétition réclame l'autorisation de s'armer, de s'exercer au maniement des piques et des fusils, et de s'organiser en compagnies sous commandement féminin.
L'argument est habile : Léon ne parle pas de droits civiques abstraits, mais d'utilité concrète. La France est en guerre depuis moins d'un an ; les frontières sont menacées ; les volontaires manquent. Pourquoi refuser des bras supplémentaires ? La pétition insiste sur le patriotisme des signataires, non sur leur émancipation — stratégie rhétorique qui ne trompa sans doute personne, mais qui rendit le refus plus difficile à formuler.
L'Assemblée applaudit poliment et passa à autre chose. La Garde nationale féminine ne vit jamais le jour sous cette forme. Mais l'acte de Léon reste fondateur : c'est l'une des premières démarches collectives et organisées de femmes revendiquant un rôle militaire et civique dans l'histoire française.
Pauline Léon poursuivra son engagement jusqu'à la Terreur, aux côtés de la Société des républicaines révolutionnaires qu'elle cofonde en 1793.
Louis XVI venait d'être ramené de Varennes comme un fugitif. Deux hommes en tirèrent la seule conclusion logique — et allèrent l'afficher à la porte de l'Assemblée.
Le 25 juin 1791, le roi de France rentre à Paris. Il avait fui à Varennes cinq jours plus tôt, capturé avant la frontière, rapporté dans une voiture close que le peuple accompagne en silence — les chapeaux restent sur les têtes, on ne salue plus. Louis XVI n'est plus un roi : c'est un homme qui a trahi son serment et tenté de rejoindre les armées ennemies pour écraser sa propre révolution.
L'Assemblée nationale constituante, elle, ne veut pas voir. Elle suspend le roi provisoirement, déclare qu'il a été « enlevé » malgré lui, invente une fiction juridique pour ne pas rompre avec la monarchie constitutionnelle. Les Feuillants — La Fayette en tête — poussent à l'amnistie, à l'oubli, à la stabilisation.
Thomas Paine ne parle pas français. Né en Angleterre, pamphlétaire de la révolution américaine — auteur de Common Sense (1776) —, il séjourne à Paris ce mois de juillet, travaille par traducteurs interposés. Le 1er juillet 1791, avec Nicolas de Condorcet et le jeune noble républicain Achille du Châtelet, il fait placarder à l'entrée de la Salle du Manège — là où siège l'Assemblée, à l'emplacement de l'actuel carrefour rue de Rivoli / rue de Castiglione — une affiche en français exigeant la déchéance du roi. Le texte paraît en même temps dans Le Républicain, la feuille qu'ils viennent de créer pour l'occasion.
L'argument est simple : un roi qui a fui ses fonctions a abdiqué de fait. Ce que le droit constitutionnel refuse d'admettre, la logique le commande. La France est déjà une république — elle refuse seulement de le dire.
L'Assemblée ne leur répond pas. Le placard est arraché. Les Cordeliers reprennent la revendication ; une pétition populaire circule. Le 17 juillet, la foule se rassemble au Champ de Mars pour la signer. La Garde nationale de La Fayette tire : on comptera une cinquantaine de morts. La loi martiale est décrétée. La presse républicaine est censurée. Paine, Condorcet et du Châtelet sont réduits au silence.
Condorcet sera élu à la Convention en 1792. Quand viendra le procès du roi, il refusera de voter la mort — opposé à la peine capitale par principe, il vote pour la réclusion à vie. Cela ne le sauvera pas : mis en accusation par la Montagne en juillet 1793, il se cachera neuf mois chez Mme Vernet, rue des Fossoyeurs. Il fuira le 13 mars 1794, sera arrêté à Bourg-la-Reine le 27, et mourra dans sa cellule deux jours plus tard. Il avait cinquante ans.
Thomas Paine sera arrêté le 28 décembre 1793 et emprisonné au Luxembourg. Le Comité de salut public le traite comme un ressortissant britannique — ennemi étranger depuis la déclaration de guerre à l'Angleterre — et ses positions modérées sur Louis XVI n'avaient pas plaidé en sa faveur. Il sera libéré après Thermidor.
Les trois couleurs étaient déjà celles des cocardes et des gardes nationales ; en les hissant sur les vaisseaux du roi, l'Assemblée les fait devenir celles de la Nation.
Les trois couleurs ont une origine parisienne et improvisée. Le 17 juillet 1789, Louis XVI vient à l'Hôtel de Ville reconnaître la prise de la Bastille. Bailly, maire de Paris, lui remet une cocarde. La Fayette aurait combiné le blanc de la monarchie avec le bleu et le rouge, couleurs de la Ville de Paris et de sa milice. La cocarde tricolore devient l'insigne obligatoire des gardes nationales, puis de tout patriote. Elle circule dans le royaume avant d'avoir le moindre statut légal.
Le drapeau, lui, reste celui du roi : le pavillon blanc de la marine royale, orné parfois des fleurs de lys. Or la marine est un enjeu politique majeur. Les équipages sont en effervescence, les officiers nobles sont soupçonnés d'émigration et de trahison, et le pavillon blanc identifie encore les vaisseaux à la personne du souverain.
Le 20 octobre 1790, le comte Henri de Virieu propose à l'Assemblée nationale d'ajouter un canton tricolore au pavillon de marine. Le 21 octobre 1790, à la salle du Manège, l'Assemblée décide que le pavillon national sera blanc avec un quartier tricolore. L'ordonnance du 24 octobre précise les modèles : pavillon de beaupré à trois bandes verticales rouge, blanche et bleue ; pavillon de poupe blanc avec canton tricolore.
L'ordre des couleurs n'est pas celui d'aujourd'hui. Le rouge est du côté de la hampe, le bleu flotte au vent. L'inversion sera décidée en 1794, sur proposition du peintre David, donnant le drapeau que l'on connaît.
Le blanc disparaîtra entièrement du fond avec la République. Il reviendra brièvement en 1814 et en 1815, puis en 1830 la Révolution de Juillet rétablira le tricolore. En 1873, le comte de Chambord, prétendant légitimiste, refusera la couronne plutôt que d'accepter le drapeau tricolore. Son entêtement fondera la Troisième République.
Il suffisait d'exiger un uniforme pour que la milice de la Révolution devienne un club privé.
Un an après la prise de la Bastille, la Garde nationale existe, encadre, surveille. Née dans l'émeute, elle s'est rapidement constituée en milice de la bourgeoisie parisienne — armée, ordonnée, soucieuse d'ordre — sous les commandements de La Fayette. Ce 18 juillet 1790, à la salle du Manège où siège l'Assemblée constituante, le député Isaac René Guy Le Chapelier, avocat breton et constituant influent, propose d'y ajouter une condition d'entrée : pour en faire partie, il faudra désormais porter l'uniforme.
La mesure semble anodine. Elle ne l'est pas. L'uniforme coûte. Les ouvriers, les artisans, les sans-culottes n'ont pas les moyens de l'acheter. En un vote, Le Chapelier vient de réserver la garde de la Révolution à ceux qui pouvaient se la payer.
Ce n'était qu'un premier geste. Le 14 juin 1791, le même Le Chapelier ferait adopter la loi qui porte son nom — interdisant les coalitions ouvrières et les grèves au nom de la liberté du commerce. « Il ne doit y avoir que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général », dit-il à la tribune. La collectivité des travailleurs n'avait aucun droit à s'organiser. Ce texte resta en vigueur jusqu'en 1864, traversant la Restauration, la monarchie de Juillet et le Second Empire.
Marx y vit l'un des moments fondateurs de l'ordre bourgeois : les mêmes hommes qui avaient abattu l'Ancien Régime au nom de la liberté construisaient, pierre à pierre, un édifice légal destiné à tenir les classes populaires à l'écart du pouvoir.
Le Chapelier lui-même finit guillotiné en avril 1794, rattrapé par la révolution qu'il avait contribué à domestiquer.
Aujourd'hui
La salle du Manège a disparu ; son emplacement correspond aujourd'hui à la partie nord du jardin des Tuileries, le long de la rue de Rivoli. Aucun vestige n'est visible, mais une plaque commémorative rappelle que ces travées de bois vermoulu virent naître la République française.