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12 juillet 1789
Événement

Les bustes de Necker et du duc d'Orléans promenés dans Paris par des manifestants

Jardin du Palais Royal
Les bustes de Necker et du duc d'Orléans promenés dans Paris par des manifestants
Dessin de Jean-Baptiste Lesueur.

Ce dimanche-là, la foule qui descend vers les Tuileries ne brandit ni reliques ni portraits de saints : deux mannequins de cire empruntés à un montreur de curiosités du boulevard du Temple.

La veille, samedi 11 juillet 1789, Louis XVI a renvoyé Jacques Necker, son ministre des Finances, le seul homme du gouvernement en qui le peuple de Paris veuille encore croire. La nouvelle atteint la capitale le dimanche 12 dans la matinée et s'y répand comme une traînée de poudre. Au Palais-Royal, un jeune avocat bègue nommé Camille Desmoulins saute sur une table du café de Foy, pistolet au poing, et appelle aux armes. Il faut à cette colère un emblème. On le trouvera en cire.

Car la foule songe aussitôt à Curtius. Philippe Mathé Curtius, Allemand installé à Paris, tient sur le boulevard du Temple le cabinet de figures de cire le plus couru de la ville — le même où travaille la future Madame Tussaud, Marie Grosholtz. Chez lui trônent, grandeur nature, les portraits des deux hommes que la Cour vient d'écarter : Necker le renvoyé, et Philippe d'Orléans, le cousin frondeur du roi. Curtius cède ses effigies — de mauvaise grâce, selon les uns ; volontairement, selon la propagande d'estampes qui le montre bientôt « délivrant » lui-même ses portraits au peuple.

Voilés de crêpe noir, précédés de bannières sombres et de tambours voilés, les deux bustes s'ébranlent en une étrange procession funèbre — un enterrement pour deux vivants. Le cortège grossit à mesure qu'il gagne le Palais-Royal, la rue Saint-Honoré, puis la place Vendôme. C'est là que tout bascule. Un détachement de cavalerie barre le passage ; un dragon abat l'homme qui porte le buste de Necker. Selon les récits contemporains, c'est le premier sang versé de la Révolution — et il coule pour défendre une tête de cire.

Le cortège reflue vers la place Louis XV — notre place de la Concorde. Là stationne le Royal-Allemand du prince de Lambesc. Vers le soir, Lambesc reçoit l'ordre de dégager le jardin des Tuileries et lance ses cavaliers sabre au clair. Les premières cibles ne sont pas des hommes : ce sont les bustes. On les jette à terre, on les piétine, on les taille. Paris apprend, ce 12 juillet, qu'on peut mourir pour une image.

Les deux effigies furent pourtant retrouvées. Celle du duc d'Orléans revint intacte ; celle de Necker ne reparut que six jours plus tard, rapportée par un Suisse, les cheveux roussis, la face marquée de coups de sabre. Une tête de cire balafrée comme un blessé de guerre — peut-être la première image vraie de ce que la Révolution s'apprêtait à devenir.

Curtius sut retourner l'épisode à son profit : dans un mémoire de 1790, pour faire valoir ses états de service de « vainqueur de la Bastille » et écarter les soupçons sur ses origines, il écrivit que le premier acte de la Révolution avait commencé chez lui. Marie Grosholtz, elle, quitterait Paris pour Londres avec ses moules et ses souvenirs, et bâtirait sur ces têtes de rois et de révolutionnaires l'empire de cire qui porte encore son nom d'épouse.