Une noce fait les frais de la Révolution : les convives cèdent la place aux électeurs de Paris, et la fête privée à l'histoire publique.
Leur mission est accomplie. Depuis le mois d'avril, les 407 électeurs du Tiers état parisien ont élu les vingt députés qui représentent la capitale aux États généraux. En théorie, il ne leur reste plus qu'à rentrer chez eux, reprendre boutique, cabinet ou étude, et attendre les nouvelles de Versailles. Mais nous sommes le 25 juin 1789, et rien ne se passe comme prévu.
Depuis trois semaines, la crise s'accélère. Le Tiers s'est proclamé Assemblée nationale le 17 juin. Le serment du Jeu de paume a eu lieu le 20. Le 23, le roi a tenté d'imposer le vote par ordre lors d'une séance royale houleuse — la majorité des députés a refusé de quitter la salle. Et le 25, quarante-sept nobles franchissent le pas et rejoignent l'Assemblée nationale. À Versailles, l'ancien monde craque. À Paris, les électeurs sentent qu'il faut agir.
Une douzaine d'entre eux se retrouvent rue Dauphine, chez un traiteur, dans une salle « misérable », raconte Michelet, occupée à ce moment-là par une noce. Les convives s'écartent pour laisser place à cette assemblée improvisée. L'image a la saveur d'une estampe : les restes du banquet nuptial, les électeurs graves, la Révolution qui s'invite entre les verres. Mais la salle est trop petite, trop indigne pour ce qui se prépare.
C'est un avocat, Jacques Alexis Thuriot de la Rosière, qui tranche. Il propose de se rendre à l'Hôtel de Ville, dans la grande salle Saint-Jean. Le geste est audacieux : l'Hôtel de Ville est le siège de l'administration municipale, dominé par le prévôt des marchands Jacques de Flesselles. S'y installer, c'est revendiquer une légitimité que personne ne leur a donnée — et que personne n'ose leur refuser. Flesselles admet les douze délégués.
Dans cette salle Saint-Jean — vaste, voûtée, capable d'accueillir des centaines de personnes — les électeurs se constituent en assemblée permanente. Nicolas de Bonneville, publiciste et franc-maçon, propose la création d'une garde bourgeoise et la constitution d'une Commune. La motion est accueillie favorablement. Le lendemain, 26 juin, un procès-verbal officiel est rédigé. L'assemblée grandit de jour en jour : d'autres électeurs la rejoignent, des représentants de districts s'y ajoutent. Le 11 juillet, elle prend officiellement le titre d'« Assemblée générale des Électeurs de la Commune de Paris ».
Le mot est lâché : Commune. Il ne quittera plus le vocabulaire révolutionnaire.
Thuriot, lui, n'a pas fini. Le 14 juillet, c'est lui que le Comité permanent de l'Hôtel de Ville envoie à la Bastille pour sommer le gouverneur de Launay de retirer ses canons. Il harangue la garnison du haut des tours, au nom « de la nation et de la patrie ». On connaît la suite.
La salle Saint-Jean de l'Hôtel de Ville deviendra, dans les semaines et les mois qui suivent, le cœur battant de la Révolution parisienne — le lieu où se prennent les décisions qui échappent à Versailles, où la capitale se gouverne elle-même. Tout a commencé par une noce interrompue, un traiteur de la rue Dauphine, et un avocat qui a dit : allons à l'Hôtel de Ville.