Déclaration des droits de l'homme et du citoyen présentée à la convention nationale en 1793, par Robespierre, BnF
Au couvent des Jacobins, un homme monte à la tribune et explique à la bourgeoisie que la propriété a des limites. Personne n'applaudit de la même manière.
Le 21 avril 1793, Maximilien Robespierre lit devant la Société des Jacobins, réunie dans l'ancien couvent dominicain de la rue Saint-Honoré, son projet de Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Ce n'est pas un exercice académique. Dehors, la guerre fait rage sur toutes les frontières. Dumouriez vient de trahir. La Vendée s'est soulevée. La Convention, déchirée entre Girondins et Montagnards, débat d'une nouvelle constitution pour remplacer celle de 1791, morte avec la monarchie. Chaque faction a son texte. Robespierre a le sien.
La propriété bornée
Le projet reprend les libertés classiques — sûreté, liberté d'expression, souveraineté populaire, droit à l'insurrection — mais il va plus loin que la Déclaration de 1789 sur un point décisif : la propriété. Là où le texte de 89 consacrait un droit « inviolable et sacré », Robespierre pose une limite : « Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui. » Il ajoute que la propriété « ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables ». Et surtout, il inscrit pour la première fois des droits sociaux : le droit aux secours publics, le droit à l'instruction, le droit au travail.
Les Jacobins adoptent le texte avec enthousiasme. Trois jours plus tard, le 24 avril, Robespierre monte à la tribune de la Convention pour y présenter le projet, accompagné d'un discours sur la propriété où il dénonce le luxe des riches face à la misère du peuple. Mais la Convention ne retiendra pas son texte tel quel. La commission chargée de la rédaction finale — dirigée par Hérault de Séchelles — produit une Déclaration adoptée le 24 juin 1793, qui conserve le droit à l'insurrection et les secours publics mais recule sur la propriété, redevenue « naturelle et imprescriptible ». Quant à la Constitution de l'An I tout entière, elle est suspendue dès octobre : « Le gouvernement sera révolutionnaire jusqu'à la paix. »
La mémoire des Égaux
Le texte de Robespierre ne meurt pas avec la Convention. C'est Buonarroti qui le sauve de l'oubli, en le reproduisant intégralement dans sa Conspiration pour l'Égalité dite de Babeuf (1828). Pour les babouvistes, la Déclaration du 21 avril est le moment où la Révolution a effleuré la question sociale sans oser y répondre — le point le plus avancé de la pensée bourgeoise révolutionnaire, et en même temps sa limite.
Marx, quinze ans plus tard, reprend le fil dans La Question juive (1843). Il ne s'en prend pas à Robespierre mais à la structure même de la déclaration des droits : les « droits de l'homme » de 1789, montre-t-il, sont les droits de l'homme égoïste, du bourgeois séparé de la communauté — « le droit de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie ». Le projet de Robespierre avait tenté de corriger cette logique. La Convention l'avait enterré. La question, elle, ne cessera plus de se poser.