Au fronton de sa Constitution, la République de 1848 garde « Liberté, Égalité, Fraternité », mais elle lui donne pour base « la famille, le travail, la propriété, l’ordre public ». Le même jour, rue du Faubourg-Saint-Denis, une enseigne rouge sur fond noir signale ceux qui voulaient une autre République.
Le 4 novembre 1848, l’Assemblée constituante adopte la Constitution de la Deuxième République ; une trentaine de représentants seulement votent contre. Le texte a été écrit à l’ombre des journées de Juin : quatre mois plus tôt, la fermeture des Ateliers nationaux a jeté les ouvriers de Paris sur les barricades, et l’armée de Cavaignac les a écrasés. Dans le débat qui a suivi, une promesse de Février s’est envolée, le droit au travail. Thiers l’a combattu, Tocqueville y a vu le communisme et une nouvelle servitude ; il est devenu un vague droit à l’assistance. Et la devise républicaine s’est vu encadrer, sur la proposition du député Théodore Ducos, par la famille, le travail, la propriété et l’ordre.

Le même jour, une association arrête ses statuts au 50 rue du Faubourg-Saint-Denis : la Solidarité républicaine, « association pour le développement des droits et des intérêts de la Démocratie », sous la devise « L’union fait la force ». Ses considérants sont sans illusion : les partis contre-révolutionnaires « conspirent ouvertement et s’efforcent de ramener la monarchie », et les démocrates des départements ne trouvent plus de protection auprès des administrations. Elle veut défendre la République et « le développement pacifique et régulier des réformes sociales ».
Ce sont les rouges de l’Assemblée, ceux que l’on appelle les démocrates-socialistes. Le président est Martin-Bernard, conspirateur de l’insurrection de mai 1839 ; le vice-président, Agricol Perdiguier, menuisier, compagnon du tour de France ; le secrétaire général, Charles Delescluze. Ledru-Rollin, Lamennais, Schœlcher, qui vient d’abolir l’esclavage, et Gambon siègent au conseil général. La cotisation est de quatre francs par an, moitié pour le département, moitié pour Paris. Le plan est neuf : un comité dans chaque département, chaque arrondissement, chaque canton ; des journaux ; des conseils de défense pour les adhérents poursuivis ; des secours en cas de chômage ou de maladie ; l’appui aux associations ouvrières. C’est, avant la lettre, l’ébauche d’un parti.
Ce parti n’est pas celui des insurgés de Juin. Ses statuts promettent d’agir « par tous les moyens légaux », et Ledru-Rollin siégeait à la Commission exécutive qui a décidé, en juin, la dissolution des Ateliers nationaux, avant de s’effacer devant Cavaignac. Marx, qui écrit depuis Londres, ne s’y trompe pas : ces « républicains au sens petit-bourgeois » veulent la République démocratique pour atténuer l’antagonisme du capital et du salariat, non pour le supprimer. Mais il ajoute que leurs chefs ne sont pas des boutiquiers défendant leur caisse : ils croient sincèrement que leur émancipation est celle de toute la société.

L’urgence est l’élection présidentielle du 10 décembre, la première au suffrage universel masculin, et la Solidarité fait campagne pour Ledru-Rollin. Dans Les Clubs et les clubistes, en 1851, Alphonse Lucas décrit les bureaux, signalés aux passants « par une enseigne en lettres rouges gigantesques sur fond noir », et la qualifie d’« ultra-démocratique ». Le résultat est cruel : Louis-Napoléon Bonaparte obtient 5,6 millions de voix, Cavaignac 1,5 million, Ledru-Rollin 381 000, à peine plus de 5 %. Le neveu de l’Empereur a raflé le vote des campagnes, que l’impôt des quarante-cinq centimes, décidé en mars par le Gouvernement provisoire, avait détournées de la République.
Après l’agitation du 29 janvier 1849, plusieurs membres sont arrêtés et le gouvernement dissout l’association. Le 13 juin, Ledru-Rollin appelle à manifester contre l’expédition qui écrase la République romaine : c’est l’échec, et l’exil. Les démocrates de 1848 connaîtront la suite. Baudin, représentant de la Montagne, tombe sur une barricade du faubourg Saint-Antoine le 3 décembre 1851, au lendemain du coup d’État. Delescluze, revenu du bagne de Guyane, meurt le 25 mai 1871, délégué à la Guerre de la Commune, sur la barricade du Château-d’Eau, à un kilomètre de la rue du Faubourg-Saint-Denis.