Le secrétaire général du Parti communiste reprend au Vélodrome d'Hiver un mot d'ordre emprunté à l'extrême droite : l'internationalisme ouvrier vient de céder devant la raison d'État soviétique.
Le 28 septembre 1937, au Vélodrome d'Hiver, 8 boulevard de Grenelle dans le 15e arrondissement, Maurice Thorez tient meeting devant des milliers de militants. Secrétaire général du Parti communiste français depuis 1930, il incarne la ligne du Front populaire : union avec les socialistes et les radicaux, défense de la République, patriotisme républicain.
Ce jour-là, il lance un mot d'ordre : "la France aux Français." La formule n'est pas neuve. Elle est le slogan de la Ligue antisémitique d'Édouard Drumont depuis les années 1890, reprise par l'Action française, employée par toute l'extrême droite nationaliste et xénophobe. Que le dirigeant du Parti communiste la reprenne dans un meeting public marque une rupture de fond.
La logique de cette rupture est extérieure au mouvement ouvrier français. Depuis 1934, l'URSS de Staline a réorienté la politique du Komintern : la ligne "classe contre classe" est abandonnée au profit des Fronts populaires, alliance des communistes avec les partis bourgeois antifascistes. L'objectif de Moscou est diplomatique : sécuriser des alliances militaires en Europe occidentale contre l'Allemagne nazie. Le pacte franco-soviétique de 1935 concrétise cette orientation. Pour rendre le PCF acceptable comme partenaire d'un gouvernement français, Thorez doit le nationaliser, l'inscrire dans la continuité de la Révolution française, de Jeanne d'Arc, de la patrie.
Cette conversion patriotique aura un coût considérable. Elle affaiblit la capacité du PCF à défendre les travailleurs immigrés, elle contredit un demi-siècle d'internationalisme ouvrier, elle rend inaudible pour les militants le retournement de 1939 quand le pacte germano-soviétique imposera brutalement la ligne inverse. Elle sera dénoncée dès l'époque par les opposants de gauche au stalinisme : Trotsky, exilé, y voit la subordination complète des partis communistes nationaux aux besoins de la diplomatie soviétique ; la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert fait la même analyse depuis l'intérieur de la SFIO.
Le Vélodrome d'Hiver sera détruit en 1959. Il est resté dans la mémoire pour une autre raison : la rafle de juillet 1942.