Portrait d'Alfred Dreyfus, scène de dégradation (1894).
Musée Carnavalet.
Le 12 juillet 1935, dans un appartement des Ternes, s'éteint sans bruit l'homme dont le nom avait, quarante ans plus tôt, coupé la France en deux.
Il vivait depuis 1928 au 7 de la rue des Renaudes, une rue tranquille du quartier des Ternes, dans le 17e. C'est là qu'Alfred Dreyfus meurt le 12 juillet 1935, à soixante-quinze ans — lieutenant-colonel en retraite, discret, depuis longtemps sorti des gazettes. Le « capitaine Dreyfus » qui avait déchaîné la France était devenu un vieux monsieur des beaux quartiers, dont la mort, ce jour-là, passe presque inaperçue.
L'Affaire, pourtant, avait tout emporté. Condamné en 1894 pour trahison sur la foi d'une pièce truquée, dégradé dans la cour de l'École militaire, déporté à l'île du Diable ; puis le J'accuse…! de Zola en 1898, la révision, la grâce de 1899, enfin la réhabilitation de 1906 et la réintégration dans l'armée. Dreyfus reprit du service pendant la Grande Guerre, puis rentra dans le silence. Trente ans durant, l'homme au centre du séisme avait vécu en marge du bruit qu'il portait.
Le hasard du calendrier lui réserva une dernière ironie. Ses obsèques ont lieu le 14 juillet ; le cortège gagne le cimetière du Montparnasse en traversant la place de la Concorde, où sont massées les troupes rassemblées pour la revue de la fête nationale. L'armée qui l'avait brisé se trouvait là, en armes, sur le passage de son cercueil.
La réparation, elle, resta longtemps inachevée. Réintégré en 1906, Dreyfus n'avait pas été rétabli dans le grade auquel sa carrière l'aurait porté sans l'erreur judiciaire. Il aura fallu attendre quatre-vingt-dix ans : par la loi du 17 novembre 2025, la République l'a élevé, à titre posthume, au grade de général de brigade. Le capitaine de l'Affaire est enfin devenu général — bien après que l'appartement de la rue des Renaudes eut changé de mains.