Manifestation du Rassemblement populaire, 14 juillet 1936. Dans la tribune, de gauche à droite : Thérèse Blum, Léon Blum, Maurice Thorez, Roger Salengro, Maurice Viollette, Pierre Cot.
Le 14 juillet 1935, des adversaires de la veille défilent bras dessus bras dessous de la Bastille à la Nation, et se jurent de ne plus se diviser.
La peur les avait rapprochés. Depuis l'émeute des ligues d'extrême droite, le 6 février 1934 place de la Concorde, la gauche divisée redoutait pour la République un sort à l'allemande ou à l'italienne. Le 14 juillet 1935, quelque dix mille délégués d'une soixantaine d'organisations — Ligue des droits de l'homme, Parti communiste, SFIO, radicaux, les deux CGT, anciens combattants, comité Amsterdam-Pleyel — se réunissent au vélodrome Buffalo, à Montrouge. Là, Victor Basch, président de la Ligue des droits de l'homme, proclame le serment du Rassemblement populaire : rester unis « pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la paix humaine ».
L'après-midi, Paris voit le reste. De la place de la Bastille — la colonne de Juillet dans le dos —, près de cinq cent mille personnes défilent jusqu'à la place de la Nation, derrière Léon Blum, Maurice Thorez et Édouard Daladier marchant côte à côte. Socialiste, communiste, radical : trois hommes que tout opposait la veille. La gauche ne s'était pas contentée de manifester ; elle avait repris à la droite le 14 Juillet, la Marseillaise et le drapeau tricolore, qu'on croyait acquis au camp de l'ordre.
Le succès décida de la suite. Le comité d'organisation se fit permanent — le Comité national du Rassemblement populaire — avec un objectif : battre la droite aux élections de mai 1936. Un an plus tard, c'était fait. En juin 1936, Blum forma le premier gouvernement de Front populaire ; vinrent les congés payés, la semaine de quarante heures, les conventions collectives.
L'unité, pourtant, avait son revers, et la tradition marxiste ne manqua pas de le pointer. Le Rassemblement était une coalition pour sauver la République démocratique et bourgeoise du fascisme ; or, en juin 1936, quand les ouvriers la débordèrent par une vague d'occupations d'usines, ce furent les chefs du Front eux-mêmes qui les rappelèrent à l'ordre — Thorez : « Il faut savoir terminer une grève. » De son exil, Trotsky voyait dans le Front populaire, Où va la France ? à l'appui, la stratégie même qui désarmait la révolution pour étayer l'État existant. Quant à la « paix humaine » jurée à Buffalo : quatre ans plus tard, ce fut la guerre.