Gluck révolutionne l'opéra français: première en présence de la cour de son Iphigénie sur texte de Racine

Seconde salle du Palais Royal (salle provisoire de l'Opéra de Paris contenant 3000 places)

Annonce de Iphigenie enAulide, Wikimedia

Marie-Antoinette applaudit, Rousseau pleure, Sophie Arnould chante. Ce soir-là, personne ne sait encore ce que « révolution » va bientôt vouloir dire à Paris.

Le mardi 19 avril 1774, la foule se presse devant l'Académie royale de musique, dans la seconde salle du Palais-Royal, au 202 rue Saint-Honoré. Il faut tripler la garde pour contenir les spectateurs qui poussent aux guichets. Trois mille places, et pas une de trop. On donne la première d'Iphigénie en Aulide, opéra en trois actes de Christoph Willibald Gluck, sur un livret du bailli Du Roullet d'après la tragédie de Racine. La cour est là.

Au premier rang, Marie-Antoinette. Elle a vingt-huit ans, elle est dauphine — Louis XV mourra dans un mois, le 10 mai, et elle deviendra reine. C'est elle qui a fait venir Gluck à Paris. Il avait été son professeur de musique à Vienne, quand elle s'appelait encore Maria Antonia. Elle l'a imposé à l'Académie royale contre l'establishment musical français, qui voyait d'un mauvais œil ce compositeur allemand venu bousculer un siècle de tradition lyrique. Ce soir, elle applaudit pendant tout le spectacle. Elle écrira à sa sœur Marie-Christine : « Le 19 nous avons eu la première représentation d'Iphigénie : j'en ai été transportée, et l'on ne peut plus parler d'autre chose. »

Sur scène, Sophie Arnould crée le rôle d'Iphigénie. Elle est la plus grande soprano de l'époque — aussi célèbre pour sa voix que pour ses bons mots, qu'on se répète dans les salons. Ce soir, elle incarne la fille d'Agamemnon qui marche vers le sacrifice, et la salle retient son souffle.

Dans le public, Jean-Jacques Rousseau — philosophe, musicien, auteur du Devin du village, théoricien de la musique comme « langage de l'âme ». Rousseau n'aime pas l'opéra français tel qu'on le pratique depuis Lully : trop de conventions, trop de ballets, trop d'ornements, pas assez d'émotion vraie. Or ce soir, pour la première fois, il entend exactement ce qu'il a toujours réclamé. Gluck a subordonné la musique au drame. Les airs ne sont plus des vitrines pour chanteurs virtuoses — ils expriment les sentiments des personnages. L'orchestre ne décore plus, il raconte. Rousseau dira que Gluck a réalisé « le langage du cœur ».

Ce qui se joue au Palais-Royal ce soir-là dépasse la musique. Gluck ne réforme pas seulement l'opéra — il pose un principe : l'art doit toucher, pas éblouir. La vérité dramatique prime sur la convention formelle. L'idée paraît simple ; elle est en fait révolutionnaire. Elle nourrira la querelle des Gluckistes et des Piccinistes, qui divisera le monde musical parisien pendant cinq ans — Gluck contre Piccini, les partisans de l'expression contre ceux de la mélodie italienne, la reine contre une partie de la cour. Première d'une longue série de guerres culturelles parisiennes.

Louis XV meurt trois semaines plus tard. Marie-Antoinette devient reine. Gluck composera encore quatre opéras pour Paris, dont Iphigénie en Tauride (1779), considéré comme son chef-d'œuvre. Sophie Arnould quittera la scène la même année, ruinée et oubliée. Rousseau mourra en 1778.

Bibliographie