Le Peuple aux Tuileries, Par Victor Adam et Jean-Baptiste Arnout, 1848, BnF
Le 24 février 1848, en début d’après‑midi, le Palais des Tuileries devient l’un des grands théâtres de la chute de la monarchie de Juillet. La veille au soir, la fusillade du boulevard des Capucines a transformé une crise politique en véritable insurrection, et Louis‑Philippe, débordé, a abdiqué avant de fuir vers l’exil. Tandis que le pouvoir se déplace vers l’Hôtel de Ville, une foule composite – ouvriers, étudiants, gardes nationaux mêlés – se dirige vers la résidence royale, presque sans rencontrer de résistance : les troupes ont décroché, la garde nationale hésite ou fraternise, les domestiques sont livrés à eux‑mêmes.
L’« assaut » des Tuileries tient donc autant de la marche triomphale que de la prise symbolique. On franchit les grilles, on investit les salons, on s’assoit dans les fauteuils des rois, on ouvre les armoires, on se promène dans les appartements comme dans un musée soudain gratuit. Au centre de cette occupation, un geste concentre la charge politique du moment : le trône est renversé dans la salle du trône, son portrait est « fusillé », puis l’ensemble est emporté en cortège jusqu’à la Bastille pour y être brûlé au pied de la colonne de Juillet. La révolution ne se contente pas de chasser le roi ; elle s’en prend à ses symboles, comme pour fermer définitivement la parenthèse monarchique commencée en 1815.
Les récits et les images contemporains insistent sur cette tension : d’un côté, les élites conservatrices dénoncent un pillage, un déchaînement de vandalisme ; de l’autre, on voit une sorte d’iconoclasme ritualisé, encadré en partie par la garde nationale, où l’on vise moins les œuvres que les emblèmes du pouvoir. Le palais, promis quelques décennies plus tard à la démolition, devient pour quelques heures le décor d’un transfert de souveraineté : les insurgés arpentent les pièces, emportent drapeaux, lambeaux d’étoffes, fragments de décor comme autant de « morceaux » d’un pouvoir qui ne se veut plus royal mais populaire. Dans la cartographie de la journée du 24 février, la prise des Tuileries est ainsi l’un des moments charnières qui relient les barricades du matin à la proclamation de la République.

Prise des Tuileries, anonyme, 1848, Carnavalet