Dans la cour d'une usine occupée dans la région parisienne, les grévistes jouent aux cartes.
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Le Front Populaire avait gagné les élections depuis deux mois. Les usines étaient en grève depuis deux semaines. Ce soir, le Groupe Octobre jouait pour ceux qui n'avaient pas de travail à cesser.
Le 1er juillet 1936, la grande vague de grèves de juin s'achève à peine. Les accords Matignon ont été signés le 7 juin : hausses de salaires de sept à quinze pour cent, délégués syndicaux dans les entreprises, conventions collectives. Les 20 et 21 juin, les Chambres ont voté séparément les congés payés et la semaine de quarante heures. Mais il y a à Paris des centaines de milliers de chômeurs — des hommes qui ont regardé la grève se faire sans pouvoir y participer, faute d'emploi. Ce sont eux que le Groupe Octobre invite ce soir au Palais de la Mutualité, rue Saint-Victor, dans le 5e arrondissement.
Le Groupe Octobre existe depuis 1932. C'est une troupe de théâtre communiste, fondée autour de Jacques Prévert et du metteur en scène Lou Tchimoukow, qui joue devant les travailleurs — aux portes des usines, dans les réunions syndicales, sur des scènes improvisées dans des cours d'immeuble. Ses membres : André Leduc, Maurice Baquet, Gilles Margaritis, Agnès Capri. Pas de décors, peu de costumes, beaucoup de texte.
La pièce de ce soir est Le Tableau des Merveilles, adapté de Cervantes par Prévert. Dans l'original de Cervantes — un entremés écrit vers 1615 —, un charlatan fait croire aux villageois qu'ils voient des merveilles sur un écran invisible, et chacun prétend les voir pour ne pas paraître illégitime ou de mauvaise extraction. Prévert transforme la farce en satire politique : le tableau qui montre ce qu'on ne voit pas, c'est l'idéologie. La mystification au service du pouvoir.
Pour les chômeurs du 1er juillet 1936, la leçon n'a pas besoin d'être expliquée. Le Front Populaire a gagné, la loi est passée, les grévistes ont obtenu leurs congés payés — mais eux sont toujours sans travail, toujours invisibles dans le grand récit de la victoire ouvrière.
C'est la dernière représentation du Groupe Octobre. La troupe se dissout ce soir-là, après quatre ans d'existence. Prévert continua d'écrire — des poèmes, des scénarios (Quai des Brumes, 1938 ; Les Enfants du Paradis, 1945). Maurice Baquet poursuivit une carrière d'acteur et de fantaisiste, son violoncelle à la main — on le retrouve la même année au générique des Bas-fonds de Jean Renoir. La salle de la Mutualité est toujours debout.