Histoire de la rue
La rue de Ménilmontant porte en elle l'étymologie même du territoire qu'elle traverse : le vieux mot mesnil, qui désignait une habitation, un domaine rural, compose ce nom de village que les siècles ont à peine usé. Longtemps chemin du Ménil-Mautemps, puis chaussée de Ménilmontant, elle était la colonne vertébrale de l'ancien bourg avant que l'annexion de 1860 ne fonde celui-ci dans Paris. Ses 1 230 mètres grimpent depuis le boulevard de Belleville jusqu'à la rue Pelleport, traversant trois quartiers — Belleville, Père-Lachaise, Saint-Fargeau — comme autant de strates d'une ville populaire et combattante.
La rue a ses légendes bourgeoises, discrètes mais réelles. Au n° 119, une tradition locale veut que la maison ait appartenu au comédien Favart ; le pavillon à fronton et colonnade qu'on y admire est parfois dit « pavillon de Mme de Pompadour », attribution incertaine mais flatteuse. Dans les années 1820, c'est dans cette même maison que grandissent Edmond et Jules de Goncourt, futurs chroniqueurs acérés de la société de leur temps. Quelques numéros plus haut, au 145, le docteur Philippe Pinel fait ouvrir en 1826 une maison de santé — hommage tardif au grand aliéniste, dont l'œuvre avait déjà bouleversé le traitement de la folie. Six ans plus tard, en 1832, c'est précisément dans ces murs que s'installe la communauté saint-simonienne : quarante « fils » menés notamment par Prosper Enfantin et Olinde Rodrigues, bientôt rejoints par les jeunes Émile et Isaac Pereire et le futur Ferdinand de Lesseps. L'expérience tourne court — dissoute pour atteinte aux mœurs — mais elle aura forgé quelques-uns des grands bâtisseurs du XIXe siècle.
Une rue de barricades
La rue de Ménilmontant est surtout une rue qui se bat. En juin 1848, une des premières barricades de l'insurrection ouvrière surgit à l'angle même des boulevards, au n° 1-2 ; clubs républicains, bureaux de recrutement d'une légion belge armée, réunions enflammées essaiment du n° 27 au n° 94. En 1871, la même entrée de rue résiste longuement aux Versaillais, tandis qu'au n° 69 bis, un club vote l'exécution des otages — l'une des décisions les plus sombres de la Commune. Les 76 barricades dressées dans le 20e arrondissement pendant ces semaines de mai font de ce quartier le dernier carré de l'insurrection.
Au tournant du XXe siècle, la rue se mue en vitrine de l'économie coopérative : La Bellevilloise y multiplie ses adresses — épicerie au 34, boucherie-charcuterie au 40, maison de nouveautés au 28, officine réservée aux sociétaires au 103 —, affichant fièrement sa devise « Chacun pour tous, tous pour chacun ». Au n° 113, une cité ouvrière rappelle que le bâti lui-même épouse ici la condition du travail. La rue garde quelque chose de cette densité militante : en août 1944, au n° 81, des FFI s'emparent d'un train de munitions allemand, au prix du sang.