Histoire de la rue
Longue de plus d'un kilomètre, la rue de Turenne traverse le Marais du nord au sud, reliant la rue Saint-Antoine à la rue Charlot. Son histoire se confond avec celle du quartier aristocratique qui se bâtit autour de la place Royale au XVIIe siècle — et elle porte le nom de son habitant le plus illustre : Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675), maréchal-général des armées royales, dont l'hôtel se dressait dans cette voie.
Avant d'être baptisée en son honneur par décret du 2 octobre 1865, la rue avait changé de nom comme de chemise : elle s'appelait successivement rue de l'Égout Sainte-Catherine, ruelle puis rue des Égouts, rue Neuve Saint-Louis, grande rue Saint-Louis ou encore rue Saint-Louis au Marais. Sa partie nord, ancienne section de la rue de Normandie comprise entre les rues de Bretagne et Debelleyme, ne lui fut rattachée qu'en 1830, à l'issue d'une série d'arrêts du Conseil du Roi qui avaient ouvert et prolongé la voie entre 1694 et 1701. La rue est ainsi le fruit d'une construction par étapes, typique de l'urbanisme du Marais classique — et les puits encore visibles sous certains porches, dont l'un gravé de la date 1623, rappellent l'ancienneté du peuplement de ce sol.
Le XVIIe siècle y concentre une densité remarquable de talents : les architectes Michel Villedo et Louis Le Vau y habitent au n° 35, Libéral Bruand — futur bâtisseur des Invalides — au n° 34. Au n° 56, le poète boiteux Paul Scarron, auteur du Roman comique, meurt en 1660 ; la demeure accueillera ensuite Alain-René Lesage, qui y écrit Gil Blas de Santillane, puis Crébillon père, le dramaturge sombre qu'on a pu appeler un précurseur du Grand-Guignol, mort en 1762 au même numéro. Un bâtiment, deux siècles de littérature. Au n° 133 veille depuis 1699 la fontaine Boucherat, œuvre de l'architecte Jean Beausire, alimentée par les eaux de Belleville — son nom est celui du chancelier Louis Boucherat qui, au n° 60, avait appliqué avec brutalité la révocation de l'Édit de Nantes.
La rue suit ensuite toutes les convulsions de Paris. En 1789, le n° 76 est l'hôtel des de Launay, père et fils, gouverneurs successifs de la Bastille. Sous la Restauration, un jeune Honoré de Balzac est pensionnaire au n° 37 — il s'en souviendra pour le Lys dans la vallée. En 1848, des clubs révolutionnaires s'y installent ; sous la Commune, le Club Molière tient séance au n° 68 bis. Plus tard encore, la résistance s'y glisse dans les interstices : au n° 6, la famille Meunier accueille Jean Moulin après sa première arrestation entre 1940 et 1943.