La rue Quincampoix est l'une des plus anciennes de Paris. Son nom, attesté dès le XIIIe siècle, serait celui d'un particulier — un propriétaire ou tenancier dont l'identité exacte s'est perdue. Elle portait autrefois d'autres appellations liées aux métiers qui l'animaient : rue de la Confréerie, rue de la Courroirie, rue de la Vieille Courroierie, traces d'une vocation artisanale médiévale que rappellent encore, aux numéros 33 et 38-40, les anciens sièges des corporations des Tabletiers et des Merciers-Joailliers marchands, l'un des fameux « Six Corps ». La Reynie, premier lieutenant général de police de Paris, y avait également sa demeure, au n° 34 — détail qui ne manque pas de sel pour une rue qui allait bientôt devenir le temple de toutes les spéculations.
C'est sous la Régence que la rue Quincampoix entre dans l'Histoire avec fracas. John Law de Lauriston y installe sa banque générale aux n° 63-65, et la rue devient le théâtre de la frénésie boursière du Système de Law (1718-1720). Une cloche, au n° 90, sonne la fin des séances. La foule s'y presse, on loue des fenêtres, des échoppes, des coffres pour écrire ; un cordonnier bossu, dit-on, gagne une fortune en prêtant son dos comme écritoire aux agioteurs. Au n° 54, l'ancienne Académie royale de danse — puis opéra — devient le repaire des « Mississippiens », nouveaux riches d'une nuit qui y donnent des fêtes mémorables. En face, au n° 43, une échoppe est louée par les agioteurs ligués contre Law, parmi lesquels Louis-François Crozat et les quatre frères Pâris. Quand le système s'effondre, la rue retombe dans le silence — et l'hôtel de Law finit en bordel.
La rue ne chôme pas sous la Révolution. Au n° 82, le Théâtre Molière (actif de 1791 à 1807) se rebaptise un temps « Théâtre des Sans-culottes » et le passage attenant suit le même élan en 1793. En l'an II, François-Laurent Chatelin, domicilié au n° 98, monte à l'échafaud le 11 Thermidor. La Monarchie de Juillet y apporte ses propres drames : un complice de Fieschi, l'auteur de l'attentat contre Louis-Philippe Ier en 1835, habite au n° 77 ; la même année, la future Rachel fréquente, à quatorze ans, l'école d'art dramatique d'Aulaire au n° 82. En 1839, Barbès y fait déposer une malle de munitions à l'intention des insurgés (n° 23). Les révolutions de 1848 transforment la rue en repaire de clubs politiques. Enfin, sous le Second Empire, Raoul Rigault, futur procureur de la Commune, hante le café du n° 41 — comme si la rue Quincampoix avait décidément vocation à préparer les tempêtes.