Aux Vainqueurs de la Bastille, dessin Auguste Belin, gravure Auguste Trichon.
Musée Carnavalet.
Sur les 954 noms que la Nation grava au titre de « vainqueur de la Bastille », un seul est celui d'une femme.
Elle s'appelait Marie Charpentier. Née en 1751, blanchisseuse au faubourg Saint-Marcel — l'un des quartiers les plus pauvres de Paris, tout de lavoirs et de tanneries, sur la rive gauche. De son quartier à la Bastille, il y avait plus d'une heure de marche. Le 14 juillet 1789, elle est là, devant la Bastille, au milieu des assaillants. Elle s'y bat, dit-on aux côtés de son mari, et y est blessée — assez grièvement pour en rester infirme.
Quand, l'année suivante, la Constituante fait dresser la liste officielle des combattants et frapper une médaille de reconnaissance, le 19 décembre 1790, un seul nom de femme y figure : le sien. Neuf cent cinquante-trois hommes, et Marie Charpentier. Elle touchera même une pension pour sa blessure.
L'histoire aurait pu s'arrêter là. Elle a une suite plus étonnante encore. En 1794, la 35e division de gendarmerie de Paris, qui recrutait parmi les titulaires de la décoration des vainqueurs, l'enrôle dans ses rangs. Voilà Marie Charpentier gendarme — la première femme, revendique aujourd'hui la Gendarmerie nationale, à porter l'uniforme. La carrière tourne court : en 1796, on la renvoie. Le motif, consigné noir sur blanc, ne s'embarrasse d'aucune nuance : « en raison de son sexe », elle est jugée inapte au service.
Décorée pour s'être battue comme un homme, puis chassée pour n'en être pas un : voilà, tenues d'un même geste, les deux promesses contradictoires de la Révolution. Il faudra attendre 1983 — près de deux siècles — pour que les femmes soient officiellement admises dans le corps des sous-officiers de gendarmerie. La blanchisseuse du faubourg Saint-Marcel les avait précédées de très loin.