🗺 Lieux & Arrondissements 🎭 Thèmes ⏳ Époques 👤 Personnages 📅 Événements 🚶 Balades 🧭 Explorer 📚 Bibliographie À propos

Nulle forteresse n'a autant pesé sur l'imaginaire parisien. Tout commence modestement : en 1370, Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles V le Sage, pose la première pierre de ce qui n'est d'abord qu'une porte fortifiée barrant la rue Saint-Antoine, côté est. Ironie du sort, Aubriot sera lui-même enfermé dans sa propre construction, accusé d'impiété. La forteresse, avec ses huit tours rondes flanquant deux cours, prend progressivement sa forme définitive sur quatre décennies. Dès 1403, elle commence à servir de geôle — d'abord épisodiquement, puis de plus en plus systématiquement. C'est Richelieu qui, sous Louis XIII, en fait officiellement une prison d'État permanente, gouvernée par un officier royal.

La Bastille devient alors le symbole du pouvoir absolu et de l'arbitraire royal. Les lettres de cachet y envoient sans jugement des indésirables de tout rang : ermites impuissants à guérir Charles VI le Fou, grand comploteur comme Rohan exécuté en 1674, mystère incarné avec le Masque de fer mort en 1703, philosophes dérangeants comme Voltaire — emprisonné une première fois en 1717 pour un poème satirique, une seconde en 1726 après une rixe avec le chevalier de Rohan-Chabot. Marmontel, l'abbé Morellet, le libraire Breton lié à l'Encyclopédie, l'avocat Linguet y passent tour à tour. En 1784, Louis XVI lui-même envisage ironiquement de la détruire pour y ériger une colonne à sa propre gloire.

Le 14 juillet 1789, la forteresse ne retient plus que sept prisonniers, mais elle concentre 250 barils de poudre — et toute la haine du peuple contre le despotisme. La foule l'emporte après quelques heures de combat ; le gouverneur Bernard-René Jordan de Launay est lynché. Sade avait été transféré à Charenton dix jours plus tôt. Aussitôt, l'entrepreneur Pierre-François Palloy s'empare du chantier de démolition avec 700 ouvriers, faisant sculpter des maquettes de la prison dans ses propres pierres — dont une est conservée au musée Carnavalet. L'emplacement rasé devient un lieu de fête républicaine : en 1792, un banquet y réunit les Fédérés montant à Paris ; en 1793, la Constitution de l'An I y est solennellement proclamée.

Noms successifs du lieu

  • 1370 — 1382 Bastide Saint-Antoine : porte fortifiée puis bastion à huit tours, chantier d'Hugues Aubriot
  • 1403 Usage comme prison, d'abord épisodique
  • XVIIe siècle Prison d'État permanente sous Richelieu, dirigée par un gouverneur royal
  • 14 juillet 1789 Prise de la Bastille par le peuple parisien ; démolition immédiatement entreprise
  • 1789 — 1793 Terrain vague puis espace symbolique républicain : festins civiques, promulgation de la Constitution de l'An I
  • 1840 — présent Place de la Bastille : colonne de Juillet érigée sur l'emplacement, souvenir matérialisé par un tracé au sol

Toponymie — rue Saint-Antoine

rue Saint-Antoine
Conduisait à l'abbaye Saint-Antoine, convertie en hôpital en 1790.
Anciens noms : rue du Pont Perrin
Voir la fiche complète de la voie

Événements à cette adresse

29 événements · 1358 — 1793
Emplacement de la Bastille
Promulgation de la Constitution de l'An 1 sur l'emplacement de la Bastille détruite ; mais son application est reportée à l'établissement de la paix
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Emplacement de la Bastille
Le 25 juillet 1792, on festoya sur les ruines de la Bastille. Les convives étaient les volontaires venus des provinces pour défendre la Révolution. Seize jours plus tard, ils marchaient sur les Tuileries. Depuis le début…

Le 25 juillet 1792, on festoya sur les ruines de la Bastille. Les convives étaient les volontaires venus des provinces pour défendre la Révolution. Seize jours plus tard, ils marchaient sur les Tuileries.

Depuis le début de l'été 1792, la France était en guerre avec l'Autriche et la Prusse. L'Assemblée avait déclaré la Patrie en danger. De toutes les provinces, des bataillons de fédérés convergeaient vers Paris. Ce même 25 juillet, le duc de Brunswick publiait son manifeste menaçant Paris de destruction si le moindre mal était fait à Louis XVI : la menace, quand elle parvint à Paris, n'eut d'autre effet que d'enflammer les esprits.

Sur l'emplacement de la Bastille — détruite depuis trois ans, le sol rasé, les fondations dégagées —, un festin civique fut offert aux fédérés arrivant dans la capitale. On mangea et on but sur ce sol symbolique : l'endroit même où quelque chose d'insupportable avait existé, et n'existait plus.

Seize jours plus tard, dans la nuit du 9 au 10 août 1792, ces mêmes fédérés — les Marseillais en tête, arrivés le 30 juillet avec leur chant de guerre — participaient à l'assaut des Tuileries. Louis XVI fut suspendu, puis emprisonné au Temple avec sa famille. La monarchie ne se releva pas.

Le festin du 25 juillet sur les ruines de la Bastille avait été, sans que personne le sache encore, le dernier repas paisible de la Révolution.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Il n'a pas pris la Bastille : il l'a vendue, pierre par pierre. Dès le lendemain de la prise, un entrepreneur en bâtiment de trente-quatre ans s'installe sur le chantier le plus convoité de Paris. Pierre-François Palloy…

Il n'a pas pris la Bastille : il l'a vendue, pierre par pierre.

Dès le lendemain de la prise, un entrepreneur en bâtiment de trente-quatre ans s'installe sur le chantier le plus convoité de Paris. Pierre-François Palloy n'a pas attendu qu'on le lui demande : il a lancé ses hommes sur les tours dès le soir du 14 juillet, et se fait confirmer l'adjudication deux jours plus tard. Jusqu'à sept cents ouvriers y travailleront, quatre-vingt-seize semaines durant — la démolition ne s'achèvera qu'au printemps 1791.

Palloy a compris avant tout le monde ce que vaut un tas de gravats chargé de symbole. Il se rebaptise « Palloy le Patriote » et transforme le chantier en entreprise. On visite, contre paiement, les cachots qu'il a garnis de chaînes et d'ossements ; on repart avec un souvenir. Surtout, il fait tailler dans les blocs de la forteresse des Bastilles miniatures — de véritables maquettes de pierre — qu'il expédie à chacun des quatre-vingt-trois départements, ne réclamant, dit-il, que le remboursement du port. À l'automne 1790, deux cent quarante-six caisses de reliques patriotiques partent sillonner la France.

Le reste des pierres se disperse dans Paris. Les meilleurs blocs prennent le chemin des quais : on les emploie aux parties hautes du pont Louis XVI, qu'on achève en 1791. L'intention, alors, est affichée : que le peuple, en le franchissant, « foule aux pieds » chaque jour l'ancienne forteresse.

Quant au Patriote, sa légende résiste mal à l'examen. En 1794, on l'emprisonne deux mois pour malversations. En 1814, quand les Bourbons reprennent le trône, Palloy accepte leur décoration royale — la Décoration du Lys. Le démolisseur de la Bastille finit décoré par les rois.

Le pont, lui, est toujours là — rebaptisé pont de la Concorde. Chaque jour, les députés qui gagnent le Palais-Bourbon le franchissent sans y penser : sous leurs pas, les dernières pierres de la Bastille.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Démolition de la Bastille, prise en charge, ou plutôt "en profit", par Pierre-François Palloy, qui fait sculpter des maquettes en pierre de la prison ; l'une d'elles se trouve aujourd'hui au musée Carnavalet
Voir la fiche
Personnage(s) : Pierre-François Palloy
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
On imagine une foule courant délivrer des captifs ; elle courait surtout après de la poudre. Le 14 juillet 1789, Paris est déjà en armes. Depuis le renvoi de Necker, la ville s'est soulevée ; au matin, la foule a forcé…

On imagine une foule courant délivrer des captifs ; elle courait surtout après de la poudre.

Le 14 juillet 1789, Paris est déjà en armes. Depuis le renvoi de Necker, la ville s'est soulevée ; au matin, la foule a forcé l'hôtel des Invalides et raflé près de trente mille fusils. Mais un fusil sans poudre ne vaut guère mieux qu'un gourdin — et de poudre, justement, il n'y en a presque plus. Or tout le monde sait où trouver le reste : à la Bastille.

Car la vieille forteresse ne renferme pas que sept prisonniers. Quelques jours plus tôt, on avait vidé les réserves de l'Arsenal, tout proche, pour les mettre à l'abri derrière ses murs : environ deux cent cinquante barils de poudre, transférés sur ordre du lieutenant du roi. Voilà le vrai butin. Ce 14 juillet, la foule ne marche pas sur la Bastille pour délivrer des captifs — ils ne sont que sept, quatre faussaires, deux déments et un noble débauché — mais pour mettre la main sur sa poudrière.

Au bout de la rue Saint-Antoine, la forteresse dresse ses huit tours. Le gouverneur, Bernard-René de Launay, ne dispose que d'une garnison maigre : quelques dizaines d'invalides et une poignée de Suisses du régiment de Salis-Samade, sous les ordres du lieutenant Louis de Flue. On parlemente : l'électeur Thuriot est reçu dans la cour, en ressort bredouille. Vers midi, des assaillants tranchent les chaînes du pont-levis et se ruent dans la première cour ; la fusillade éclate. Le siège s'enlise, jusqu'à ce que des Gardes françaises passés à l'insurrection arrivent en renfort avec cinq canons braqués sur la porte. Devant l'artillerie, Launay capitule en fin d'après-midi. L'assaut aura coûté environ quatre-vingt-dix-huit morts aux assaillants.

Le reste est connu : Launay traîné jusqu'à l'Hôtel de Ville et massacré, sa tête promenée au bout d'une pique ; les sept prisonniers portés en triomphe, un peu ahuris ; la poudre enfin distribuée. Ceux qui se sont battus sont, pour l'essentiel, des gens du faubourg Saint-Antoine, à deux pas — artisans du bois, ouvriers : sur les 954 « vainqueurs de la Bastille » que l'Assemblée reconnaîtra officiellement l'année suivante, près de sept sur dix sont des travailleurs du quartier.

Ce sont eux qui ont pris la forteresse ; ce ne sont pas tout à fait eux qui en récolteront les fruits. Dès le lendemain, le comité bourgeois installé à l'Hôtel de Ville encadre ce peuple en armes — milice bourgeoise, La Fayette — pour tenir la rue autant que pour faire face au roi. Mais ce 14 juillet, c'est le faubourg qui a parlé.

De la Bastille elle-même, il ne reste presque rien : dès l'été, l'entrepreneur Palloy la démolit pierre à pierre. Aujourd'hui, une ligne de pavés plus clairs dessine son contour sur la place et en travers de la rue Saint-Antoine ; le seul vrai vestige, la base d'une tour dite « de la Liberté », a été exhumé lors du creusement du métro en 1899 et remonté dans le square Henri-Galli, près du boulevard Henri-IV. Quant à la colonne qui domine la place, elle ne célèbre pas 1789 : elle porte les morts d'une autre révolution, celle de 1830.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Sur les 954 noms que la Nation grava au titre de « vainqueur de la Bastille », un seul est celui d'une femme. Elle s'appelait Marie Charpentier. Née en 1751, blanchisseuse au faubourg Saint-Marcel — l'un des quartiers…

Sur les 954 noms que la Nation grava au titre de « vainqueur de la Bastille », un seul est celui d'une femme.

Elle s'appelait Marie Charpentier. Née en 1751, blanchisseuse au faubourg Saint-Marcel — l'un des quartiers les plus pauvres de Paris, tout de lavoirs et de tanneries, sur la rive gauche. De son quartier à la Bastille, il y avait plus d'une heure de marche. Le 14 juillet 1789, elle est là, devant la Bastille, au milieu des assaillants. Elle s'y bat, dit-on aux côtés de son mari, et y est blessée — assez grièvement pour en rester infirme.

Quand, l'année suivante, la Constituante fait dresser la liste officielle des combattants et frapper une médaille de reconnaissance, le 19 décembre 1790, un seul nom de femme y figure : le sien. Neuf cent cinquante-trois hommes, et Marie Charpentier. Elle touchera même une pension pour sa blessure.

L'histoire aurait pu s'arrêter là. Elle a une suite plus étonnante encore. En 1794, la 35e division de gendarmerie de Paris, qui recrutait parmi les titulaires de la décoration des vainqueurs, l'enrôle dans ses rangs. Voilà Marie Charpentier gendarme — la première femme, revendique aujourd'hui la Gendarmerie nationale, à porter l'uniforme. La carrière tourne court : en 1796, on la renvoie. Le motif, consigné noir sur blanc, ne s'embarrasse d'aucune nuance : « en raison de son sexe », elle est jugée inapte au service.

Décorée pour s'être battue comme un homme, puis chassée pour n'en être pas un : voilà, tenues d'un même geste, les deux promesses contradictoires de la Révolution. Il faudra attendre 1983 — près de deux siècles — pour que les femmes soient officiellement admises dans le corps des sous-officiers de gendarmerie. La blanchisseuse du faubourg Saint-Marcel les avait précédées de très loin.

Voir la fiche
Personnage(s) : Marie Charpentier
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Le 2 juillet 1789, le marquis de Sade se poste à la fenêtre de sa cellule dans la tour Liberté, sixième étage, et harangue le faubourg Saint-Antoine à travers un entonnoir de tôle qu'il a fabriqué lui-même. Sa voix porte…

Le 2 juillet 1789, le marquis de Sade se poste à la fenêtre de sa cellule dans la tour Liberté, sixième étage, et harangue le faubourg Saint-Antoine à travers un entonnoir de tôle qu'il a fabriqué lui-même. Sa voix porte loin. Il crie que l'on égorge les détenus à l'intérieur. Le quartier s'agite. Les passants s'arrêtent. Le gouverneur Bernard-René Jordan de Launay, affolé, écrit dans la journée au ministre : il faut transférer « cet être qu'on ne peut soumettre » sans délai.

Le 4 juillet, Sade doit partir. Il est à la Bastille depuis cinq ans, transféré là depuis Vincennes en 1784 par lettre de cachet signée de Louis XVI, sur plainte de sa belle-mère. Cinq ans qu'il a mis à profit : des centaines de volumes dans sa cellule, des manuscrits, des cahiers. Et dissimulé dans une fente du mur, un rouleau de papier d'une douzaine de mètres : Les Cent Vingt Journées de Sodome, rédigé en minuscules caractères sur des feuilles collées bout à bout.

On lui laisse peu de temps pour rassembler ses affaires. Le rouleau reste dans le mur.

Sade est conduit à Charenton, maison de santé tenue par les frères de la Charité, au bord de la Marne. Il écrira plus tard avoir pleuré « des larmes de sang » sur ce manuscrit qu'il croit perdu à jamais. Il passera vingt-cinq ans à Charenton, où le père de Coulmiers, directeur bienveillant convaincu des vertus thérapeutiques du spectacle, lui laissera organiser des représentations théâtrales avec les pensionnaires — des mises en scène qui feront scandale dans tout Paris.

Dix jours après le transfert, le 14 juillet, la Bastille tombe. La foule envahit les cellules, pille les salles, fouille les recoins. Dans la cellule du sixième étage, quelqu'un trouve le rouleau. Launay, lui, est tué par la foule dans la journée — celui qui avait signé l'ordre de transfert.

Le manuscrit passe de mains en mains — collectionneurs, marchands, bibliophiles à travers l'Europe — avant d'être publié pour la première fois en 1904, à Berlin, par un psychiatre allemand. Sade était mort en 1814 en demandant dans son testament que les traces de sa tombe « disparaissent de dessus la surface de la terre ». Les Cent Vingt Journées, elles, ne disparaissent pas.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Projet de destruction de la Bastille et de réalisation d'un monument à la gloire de Louis XVI, une colonne supportant la statue du "restaurateur de la liberté française"
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Condamnation de Linguet à deux ans d'emprisonnement pour diffamation ; il avait été l'avocat du Chevalier de la Barre
Voir la fiche
Personnage(s) : Simon-Nicolas Henri Linguet
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Comment une plaisanterie de salon envoie un poète à la Bastille — et le fait partir pour l'Angleterre. L'affaire commence à l'Opéra, quelques semaines plus tôt. Voltaire — trente-deux ans, déjà célèbre depuis Œdipe, déjà…

Comment une plaisanterie de salon envoie un poète à la Bastille — et le fait partir pour l'Angleterre.

L'affaire commence à l'Opéra, quelques semaines plus tôt. Voltaire — trente-deux ans, déjà célèbre depuis Œdipe, déjà adulé dans les salons — croise dans le foyer le chevalier Guy-Auguste de Rohan-Chabot, rejeton d'une des plus grandes maisons du royaume. Le chevalier, qui n'a pour lui que son nom, lance une raillerie à la cantonade : « Monsieur de Voltaire, monsieur Arouet, enfin comment vous nommez-vous ? » Voltaire réplique du tac au tac : « Je ne traîne pas un grand nom, mais je sais honorer celui que je porte. » Cinglant. Les spectateurs rient. Rohan encaisse mal.

La vengeance arrive quelques jours plus tard. Le 4 février 1726, Voltaire dîne chez le duc de Sulli, hôtel de Sully, rue Saint-Antoine. Au milieu du repas, un laquais vient le prévenir qu'on le demande en bas. Il descend, et là — sous les yeux de son cocher — des hommes de main, stylés par Rohan-Chabot tapi dans un carrosse voisin, le rouent de coups de bâton. « Ne frappez pas à la tête, il en peut sortir quelque chose de bon », aurait dit le chevalier, goguenard. Voltaire remonte, ensanglanté, raconte l'affront à la tablée aristocratique — personne ne bouge. Être le plus grand poète de France ne vaut rien face aux privilèges du sang.

Voltaire prend alors des leçons d'escrime. Pendant des semaines, il s'entraîne, écume les cafés, cherche Rohan partout. Il veut un duel. La famille Rohan-Chabot, alertée, prend les devants et obtient du pouvoir une lettre de cachet. Le 17 avril 1726, Voltaire est arrêté et embastillé pour la seconde fois de sa vie — la première remonte à 1717, déjà pour un libelle. Cette fois l'accusation est plus commode : trouble à l'ordre public, menace contre un membre d'une grande maison.

Il y reste quinze jours. À sa libération, on lui signifie une condition : l'exil. Il choisit l'Angleterre.

C'est là que tout bascule. À Londres, Voltaire découvre Newton, Locke, la tolérance religieuse, la monarchie constitutionnelle, la liberté de la presse. Il en rapportera trois ans plus tard les Lettres philosophiques — le premier brûlot des Lumières françaises. Sans Rohan-Chabot et ses hommes de main, sans la Bastille une seconde fois, peut-être pas de Voltaire tel qu'on le connaîtra. Une bastonnade rue Saint-Antoine aura fait basculer un siècle.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Premier emprisonnement de Voltaire à la Bastille, arrêté pour son "Puero regnante" ; il sera libéré le 14 avril 1718
Voir la fiche
Personnage(s) : Voltaire
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Mort du Masque de fer Récit · 1 min
Prison de la Bastille
Le 19 novembre 1703, vers dix heures du soir, le prisonnier masqué meurt à la Bastille. La veille, il s’est senti un peu mal en sortant de la messe ; l’aumônier l’a confessé, « surpris de sa mort », note dans son journal…

Le 19 novembre 1703, vers dix heures du soir, le prisonnier masqué meurt à la Bastille. La veille, il s’est senti un peu mal en sortant de la messe ; l’aumônier l’a confessé, « surpris de sa mort », note dans son journal le lieutenant du roi, Étienne du Junca. Il meurt « sans avoir eu une grande maladie », le visage toujours couvert d’un masque de velours noir.

Il était entré à la Bastille le 18 septembre 1698, dans la litière du nouveau gouverneur, Bénigne de Saint-Mars, qui le garde depuis 1669. Arrêté sur ordre de Louvois sous le nom d’Eustache Dauger (« ce n’est qu’un valet », écrit le ministre), l’homme a servi Nicolas Fouquet à Pignerol jusqu’à la mort du surintendant, avant de suivre son geôlier à Exilles en 1681, puis à l’île Sainte-Marguerite en 1687. On l’enterre dès le lendemain au cimetière Saint-Paul, sous un faux nom.

La légende commence alors. Voltaire, embastillé en 1717, recueille les souvenirs de la forteresse et lance en 1751, dans Le Siècle de Louis XIV, celle du prisonnier masqué ; Dumas en fera le jumeau du roi dans Le Vicomte de Bragelonne. On a proposé le diplomate Mattioli, pourtant mort à Sainte-Marguerite en 1694, ou Eustache Dauger de Cavoye, que ses propres lettres placent alors à Saint-Lazare. Le plus probable reste un simple valet, dont on ignore le secret.

Voir la fiche
Personnage(s) : L'homme au masque de fer
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Forteresse de la Bastille
Le 27 mars 1594, Henri IV entre dans Paris. Après cinq ans de siège, de famine, et de négociations, la capitale du royaume lui ouvre ses portes sans combattre. Les ligueurs qui avaient tenu la ville contre lui depuis…

Le 27 mars 1594, Henri IV entre dans Paris. Après cinq ans de siège, de famine, et de négociations, la capitale du royaume lui ouvre ses portes sans combattre. Les ligueurs qui avaient tenu la ville contre lui depuis 1589 se rallient les uns après les autres, soudoyés, convaincus ou simplement épuisés. Les troupes espagnoles qui soutenaient la Ligue quittent la ville en bon ordre, et Henri, dit-on, les regarde passer avec une ironie courtoise.

Un seul homme refuse. Antoine Dumaine Dubourg l'Espinasse, gouverneur de la Bastille, ne capitule pas. Pendant que Paris entier bascule, il reste retranché dans sa forteresse avec sa garnison, drapeau de la Ligue au vent. Charles de Gontaut et Charles II de Cossé viennent le sommer de se rendre. Il refuse.

Henri IV ne donne pas l'assaut. Il attend. La résistance de Dubourg est aussi solitaire que spectaculaire — il n'a aucun secours à espérer, aucune raison militaire de tenir. C'est un geste de fidélité pure, ou d'entêtement, selon le point de vue. Il finit par capituler quelques jours plus tard, et Henri, fidèle à sa politique de réconciliation, lui accorde des conditions honorables.

L'entrée dans Paris marque la fin effective des guerres de Religion. Le roi qui avait dit Paris vaut bien une messe s'installait enfin dans sa capitale, après avoir renié le protestantisme quatre ans plus tôt. Dubourg avait au moins eu le mérite de ne pas faire semblant d'être convaincu.

Emplacement : lieu disparu
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Antoine de Chabanne, disgracié et emprisonné par Louis XI, réalise, avec la complicité de sa femme, la première évasion de la Bastille à l'aide d'une corde dont il a mesuré la longueur avec une canne à pêche, en passant par une fenêtre
Voir la fiche
Personnage(s) : Antoine de Chabanne ·Louis XI
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Bastide St Antoine — Forteresse de la Bastille
Au 5, rue Saint-Antoine (IVe arr.), la forteresse de la Bastille Saint-Antoine abrite les derniers soldats anglais de Paris. Ils n'en ont plus pour longtemps. Depuis seize ans, Paris vit sous occupation anglaise. Le…

Au 5, rue Saint-Antoine (IVe arr.), la forteresse de la Bastille Saint-Antoine abrite les derniers soldats anglais de Paris. Ils n'en ont plus pour longtemps.

Depuis seize ans, Paris vit sous occupation anglaise. Le traité de Troyes, signé en 1420, a livré la capitale au roi d'Angleterre. Le duc de Bedford gouverne la ville au nom du jeune Henri VI ; les Parisiens subissent, entre guerre civile, disette et humiliation. Mais en 1435, tout bascule : le traité d'Arras réconcilie Philippe le Bon avec Charles VII. La Bourgogne change de camp. L'Angleterre, privée de son allié et de Bedford — mort la même année —, perd pied.

Le 13 avril 1436, Arthur de Richemont, connétable de France, se présente devant les murs de Paris avec ses troupes. À l'intérieur, un complot est en marche. Michel de Laillier, riche bourgeois et changeur, a organisé un réseau prêt à ouvrir les portes. La conspiration est éventée, les clés confisquées. Qu'importe : la ville se soulève. Des Parisiens grimpent sur les remparts, abaissent une échelle, forcent la porte Saint-Jacques. Jean de Villiers de l'Isle-Adam est le premier à planter la bannière française sur la muraille.

C'est la débandade pour la garnison anglaise. Les soldats refluent vers la forteresse de la Bastille Saint-Antoine, au bout de la rue Saint-Antoine — la seule position encore tenable. Ils s'y barricadent. Mais sans vivres, sans renforts possibles, la situation est désespérée.

Le 15 avril, c'est fini. Richemont offre une sortie honorable : la vie sauve contre le départ immédiat. La garnison capitule et prend la route de Rouen. Après seize ans, Paris est française.

L'ironie, c'est que Charles VII ne se presse guère. Il n'entrera dans sa capitale que dix-huit mois plus tard, en novembre 1437, découvrant une ville ravagée. Quant à l'Isle-Adam, le héros du 13 avril, il mourra à Bruges quarante et un jours après son exploit — sans avoir eu le temps de savourer la victoire.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Prison de la Bastille
Les massacres d'Armagnacs reprennent dans la nuit du 20 au 21 août à la Bastille, dont Jean sans Peur, venu pour s'interposer, finit par faire ouvrir les portes
Voir la fiche
Personnage(s) : Capeluche · Jean sans Peur
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Bastide St Antoine — Forteresse de la Bastille
Les Cabochiens assiègent la Bastille pour capturer l'ancien prévôt Pierre des Essarts qui s'y est réfugié. Il se rendra le lendemain sous promesse de grâce. Il sera malgré tout exécuté
Emplacement : lieu disparu
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Forteresse de la Bastille
La Bastille sert très tôt de prison, bien qu'épisodiquement au début, mais de plus en plus souvent sous Louis XI ; on y enferme par exemple les ermites ayant échoué à soigner Charles VI le Fou
Emplacement : lieu disparu
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Forteresse de la Bastille
Le prévôt qui la bâtit en sera le premier prisonnier. On ne saurait inventer ironie plus parfaite — et pourtant l'histoire l'a faite. Le 22 avril 1370, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, pose la première pierre d'un…

Le prévôt qui la bâtit en sera le premier prisonnier. On ne saurait inventer ironie plus parfaite — et pourtant l'histoire l'a faite.

Le 22 avril 1370, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, pose la première pierre d'un ouvrage fortifié à la porte Saint-Antoine, sur l'ordre de Charles V le Sage. La guerre de Cent Ans ravage le royaume. Les Anglais tiennent Calais et menacent Paris. Douze ans plus tôt, la révolte d'Étienne Marcel a montré que la capitale pouvait se retourner contre son roi — Charles V, alors dauphin, a failli y laisser la vie. Le nouveau souverain veut une ville close et docile. Il fait renforcer l'enceinte, creuser des fossés, et confie à Aubriot le soin de verrouiller l'accès oriental de Paris, le plus vulnérable.

Au départ, la Bastille n'est qu'une simple bastide — deux tours massives encadrant une porte, un verrou de pierre sur la route de Vincennes. Mais le chantier ne s'arrête pas là. On ajoute deux tours en arrière, puis deux au nord, deux au sud. Le rectangle se ferme. Quand les travaux s'achèvent, vers 1382-1383, sous le règne de Charles VI, la Bastille est une forteresse de huit tours reliées par des courtines, entourée de fossés profonds. Elle n'a jamais été conçue comme prison — c'est un bastion militaire, une porte fortifiée dans l'enceinte de la ville. La prison viendra plus tard, par glissement d'usage.

Le prévôt bâtisseur Aubriot n'est pas seulement le maçon de la Bastille. C'est un administrateur hors pair, nommé par Charles V en 1367 pour reprendre en main une ville turbulente. Il fait paver des rues, construire les premiers égouts maçonnés de Paris, réorganise le guet royal, achève le Petit-Pont en pierre. C'est aussi un laïc convaincu, qui résiste aux empiétements de l'Université et de l'Église sur la juridiction royale — et un protecteur des juifs de Paris, qu'il défend contre les violences populaires, allant jusqu'à faire restituer à des familles juives leurs enfants enlevés pour être baptisés de force.

Le premier prisonnier Charles V meurt le 16 septembre 1380. Aubriot perd son protecteur. L'Université et l'évêché, qui le haïssent, passent à l'attaque. Le procès est instruit par l'officialité épiscopale : hérésie, sodomie, protection des juifs — un cocktail de charges qui relève autant de la vengeance que de la justice. Le 17 mai 1381, Aubriot est conduit sur un échafaud dressé devant le portail de Notre-Dame, contraint de s'agenouiller devant l'évêque et condamné à la prison perpétuelle « au pain de tristesse et à l'eau de douleur ». On l'enferme dans la forteresse qu'il a bâtie de ses mains.

Il n'y reste pas longtemps. Le 1er mars 1382, les Maillotins — artisans et petit peuple de Paris révoltés contre les taxes — enfoncent les portes de la Bastille et libèrent Aubriot, espérant en faire leur chef. L'ancien prévôt, qui a compris que Paris ne pardonne jamais deux fois, s'enfuit dans la nuit vers la Bourgogne. On perd sa trace. Il meurt probablement peu après, oublié de tous.

La Bastille, elle, vivra encore quatre siècles — jusqu'à ce qu'un autre 14 juillet vienne l'abattre.

Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Forteresse de la Bastille (qui n'est alors qu'une porte fortifiée ne comportant que deux tours)
Le dauphin Charles reprend Paris ; Étienne Marcel se réfugie à la Bastille
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.
Forteresse de la Bastille (transformée en prison d'État permanente) — Prison de la Bastille
Voir la fiche
5 rue Saint Antoine — 4e arr.

Aujourd'hui

Il ne reste rien de la forteresse au-dessus du sol. La place de la Bastille occupe aujourd'hui son emplacement exact. Le tracé des anciennes fondations est matérialisé par un pavage spécifique dans la chaussée. La colonne de Juillet, inaugurée en 1840, commémore les révolutionnaires de 1830 — non ceux de 1789. Une maquette de la Bastille en pierre de la forteresse est visible au musée Carnavalet.

←
N° précédent · rue Saint Antoine 1 rue Saint Antoine
N° suivant · rue Saint Antoine 12–72 rue Saint Antoine
→