Nulle forteresse n'a autant pesé sur l'imaginaire parisien. Tout commence modestement : en 1370, Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles V le Sage, pose la première pierre de ce qui n'est d'abord qu'une porte fortifiée barrant la rue Saint-Antoine, côté est. Ironie du sort, Aubriot sera lui-même enfermé dans sa propre construction, accusé d'impiété. La forteresse, avec ses huit tours rondes flanquant deux cours, prend progressivement sa forme définitive sur quatre décennies. Dès 1403, elle commence à servir de geôle — d'abord épisodiquement, puis de plus en plus systématiquement. C'est Richelieu qui, sous Louis XIII, en fait officiellement une prison d'État permanente, gouvernée par un officier royal.
La Bastille devient alors le symbole du pouvoir absolu et de l'arbitraire royal. Les lettres de cachet y envoient sans jugement des indésirables de tout rang : ermites impuissants à guérir Charles VI le Fou, grand comploteur comme Rohan exécuté en 1674, mystère incarné avec le Masque de fer mort en 1703, philosophes dérangeants comme Voltaire — emprisonné une première fois en 1717 pour un poème satirique, une seconde en 1726 après une rixe avec le chevalier de Rohan-Chabot. Marmontel, l'abbé Morellet, le libraire Breton lié à l'Encyclopédie, l'avocat Linguet y passent tour à tour. En 1784, Louis XVI lui-même envisage ironiquement de la détruire pour y ériger une colonne à sa propre gloire.
Le 14 juillet 1789, la forteresse ne retient plus que sept prisonniers, mais elle concentre 250 barils de poudre — et toute la haine du peuple contre le despotisme. La foule l'emporte après quelques heures de combat ; le gouverneur Bernard-René Jordan de Launay est lynché. Sade avait été transféré à Charenton dix jours plus tôt. Aussitôt, l'entrepreneur Pierre-François Palloy s'empare du chantier de démolition avec 700 ouvriers, faisant sculpter des maquettes de la prison dans ses propres pierres — dont une est conservée au musée Carnavalet. L'emplacement rasé devient un lieu de fête républicaine : en 1792, un banquet y réunit les Fédérés montant à Paris ; en 1793, la Constitution de l'An I y est solennellement proclamée.
- 1370 — 1382 Bastide Saint-Antoine : porte fortifiée puis bastion à huit tours, chantier d'Hugues Aubriot
- 1403 Usage comme prison, d'abord épisodique
- XVIIe siècle Prison d'État permanente sous Richelieu, dirigée par un gouverneur royal
- 14 juillet 1789 Prise de la Bastille par le peuple parisien ; démolition immédiatement entreprise
- 1789 — 1793 Terrain vague puis espace symbolique républicain : festins civiques, promulgation de la Constitution de l'An I
- 1840 — présent Place de la Bastille : colonne de Juillet érigée sur l'emplacement, souvenir matérialisé par un tracé au sol
Il ne reste rien de la forteresse au-dessus du sol. La place de la Bastille occupe aujourd'hui son emplacement exact. Le tracé des anciennes fondations est matérialisé par un pavage spécifique dans la chaussée. La colonne de Juillet, inaugurée en 1840, commémore les révolutionnaires de 1830 — non ceux de 1789. Une maquette de la Bastille en pierre de la forteresse est visible au musée Carnavalet.