Une des premières éditions de l'Humanité, 18 avril 1904
Le 18 avril 1904, un nouveau journal apparaît dans les kiosques parisiens. Il s'appelle L'Humanité, il est imprimé au 138 rue Montmartre et rédigé au 110 rue de Richelieu, dans le 2e arrondissement. Son fondateur, directeur et éditorialiste s'appelle Jean Jaurès. Il a quarante-quatre ans, il est député socialiste du Tarn, et il vient de perdre son siège aux élections de 1902 — ce qui lui laisse du temps pour créer un quotidien.
Le projet n'est pas modeste. Jaurès ne veut pas d'une feuille de propagande socialiste. Il veut un journal d'information complet, capable de rivaliser avec les grands quotidiens bourgeois — Le Figaro, Le Matin, Le Petit Journal — tout en portant les idées du socialisme. Dans son éditorial de une, intitulé « Notre but », il écrit que L'Humanité donnera des « informations étendues et exactes » et sera « en communication constante avec tout le mouvement ouvrier, syndical et coopératif ». Information d'abord, opinion ensuite.
Pour donner au journal le crédit littéraire qui lui manquerait s'il restait un organe de parti, Jaurès s'entoure d'un casting improbable. Anatole France, prix Nobel de littérature quelques années plus tard, signe dans le premier numéro. Octave Mirbeau, l'auteur du Journal d'une femme de chambre, y contribue. Jules Renard — celui de Poil de Carotte — est de la partie, comme Tristan Bernard, dramaturge et humoriste. Côté politique, on trouve Aristide Briand, futur onze fois président du Conseil, Léon Blum, qui n'est encore qu'un jeune critique littéraire au Conseil d'État, René Viviani, Lucien Herr, le bibliothécaire de l'École normale supérieure qui a converti toute une génération au socialisme. Le journal est socialiste, mais il n'est pas sectaire — pas encore.
Le premier numéro tire à 140 000 exemplaires. Il s'en vend 138 000. C'est un triomphe. Le format est sobre : quatre pages, cinq centimes — le prix d'un café au comptoir.
Jaurès dirigera L'Humanité pendant dix ans, jusqu'à son assassinat le 31 juillet 1914, au café du Croissant, à l'angle de la rue Montmartre et de la rue du Croissant — à quelques centaines de mètres de l'imprimerie de son journal. Après sa mort, le quotidien poursuit sous direction socialiste. En décembre 1920, au congrès de Tours, la majorité du Parti socialiste rejoint la Troisième Internationale et devient le Parti communiste français. L'Humanité suit la majorité. Le journal de Jaurès devient l'organe du PCF.
Ce qui suit est une autre histoire — et c'est une histoire de déviation. Le PCF, progressivement aligné sur Moscou sous l'influence stalinienne, transforme L'Humanité en ce que Jaurès avait précisément voulu éviter : un outil de propagande au service d'un appareil. Le journal qui promettait des « informations étendues et exactes » deviendra le relais d'une ligne dictée de l'extérieur, puis, le stalinisme épuisé, l'organe d'un parti intégré aux institutions républicaines sans plus guère d'opposition réelle au système capitaliste. La tradition marxiste et révolutionnaire que Jaurès avait voulu porter dans un grand quotidien populaire survivra ailleurs — mais pas rue de Richelieu.

Le siège de l'Humanité au 110 rue Richelieu, Archives Paris révolutionnaire