Histoire de la rue
Tout commence avec le Cardinal. En novembre 1633, un arrêt du Conseil du Roi ordonne le percement d'une voie longeant le palais qu'Armand Jean du Plessis de Richelieu fait construire au nord du Louvre — ce qui deviendra le Palais-Royal. La rue prend naturellement le nom de son illustre voisin, ce premier ministre de Louis XIII qui tient la France d'une main de fer. Un second arrêt, en 1704, prolonge le tracé vers les boulevards, donnant à la rue ses presque mille mètres actuels. Sous la Révolution, l'anticléricalisme ambiant rebaptise brièvement la voie « rue de la Loi » — avant que le nom de Richelieu ne revienne, impavide.
La rue est un concentré de l'histoire parisienne, chaque numéro dissimulant un fantôme illustre. Au n° 40, c'est Molière qui s'effondre en 1673, terrassé en pleine représentation du Malade imaginaire au Petit Cardinal. Au n° 58, le Palais Mazarin, bâti entre 1643 et 1645, accueille dès 1724 la Bibliothèque royale, future Bibliothèque nationale — et la Bourse des valeurs, qui ferme ses portes en juillet 1789 tandis que quarante barrières brûlent aux portes de Paris. Voltaire lui-même, à la veille de sa mort, achète une maison au n° 102, qu'il lègue à sa nièce. Denis Diderot meurt au n° 39 en 1784 dans un hôtel loué à ses frais par Catherine II, pour lui éviter les escaliers de son logement habituel.
La Révolution et l'Empire transforment la rue en scène de théâtre et de violence mêlées. Des hôtels particuliers du secteur sont convertis en prisons sous la Terreur ; au n° 95, l'ambassadeur américain Gouverneur Morris cache des réfugiés au péril de sa mission diplomatique. Pendant ce temps, l'Opéra de Paris s'installe aux n° 69-71 sous le nom de Théâtre des Arts — jusqu'à ce que l'assassinat du duc de Berry en 1820 entraîne la démolition de la salle. La Comédie-Française, héritière du théâtre de la rue Richelieu fondé en 1792 sous le nom de Théâtre de la République, reste quant à elle régie par le fameux décret de Moscou que Napoléon dicte en 1812. Bolivar y séjourne en 1806, Stendhal y rôde, et la rue finit par incarner ce paradoxe parisien : une artère tracée pour un cardinal absolutiste, devenue l'une des rues les plus révolutionnaires — et les plus littéraires — de la capitale.