Au 35 de la rue Jean-Jacques Rousseau — cette même rue où le philosophe éponyme vécut en 1776, alors qu'elle s'appelait encore rue Plâtrière — la Salle de la Redoute est l'une de ces arrière-salles parisiennes qui valent mille tribunes. Bal populaire à l'origine, elle devient dès la Restauration un terrain d'expérimentation pour les saint-simoniens Saint-Amand Bazard et Prosper Enfantin, qui y tiennent leurs premières conférences provocatrices. Mais c'est en 1848 que la salle explose littéralement dans l'histoire.
Dès les premières semaines de la Révolution de février, le lieu devient un carrefour insensé : on y fonde la Société Républicaine Centrale — le futur Club Blanqui — lors d'une réunion constitutive à laquelle participent Théophile Thoré, Joseph Sobrier et Alexandre Raisant. Quelques semaines plus tard, Armand Barbès y tient les réunions de son Club de la Révolution, après que ses partisans ont claqué la porte du club concurrent. Entre-temps, des ouvriers alsaciens s'y retrouvent au sein du Club des Alsaciens, sentinelle avancée des Droits de l'homme, animé par Aloysius Huber — dont la postérité retiendra qu'il était aussi un espion. La salle accueille également une société de révolutionnaires allemands réfugiés à Paris autour de Moses Hesse, ainsi qu'un club internationaliste mêlant ouvriers allemands, italiens, hongrois et monégasques — une petite Internationale avant l'heure. Eugène Sue lui-même y fréquente les réunions.
La salle résiste au temps. Sous le Second Empire finissant, elle abrite pas moins de 58 réunions politiques publiques. En 1870-1871, le Comité républicain socialiste des 20 arrondissements y installe son club central. En janvier 1871, bravant l'interdiction du général Vinoy, elle ouvre ses portes pour la première réunion électorale clandestine. Et en 1884, c'est ici que l'on organise une conférence de solidarité au profit de deux vieux combattants dans la misère : Gustave Lefrançais et Eugène Pottier — l'auteur de L'Internationale lui-même.
- Restauration Bal de la Redoute — salle de bal populaire, accueille les conférences saint-simoniennes
- 1848 Salle de la Redoute — haut lieu des clubs révolutionnaires de la Deuxième République (Club Blanqui, Club de la Révolution, Club des Alsaciens, réunions internationalistes)
- 1870 — 1871 Salle de la Redoute — centre de réunions politiques publiques, siège du Comité républicain socialiste, résistance à la fermeture des clubs par Vinoy
- 1884 Salle de la Redoute — conférence de solidarité pour Lefrançais et Pottier
Le bâtiment du 35 rue Jean-Jacques Rousseau s'inscrit dans un tissu urbain largement remanié du 1er arrondissement. La salle de la Redoute en tant que telle a disparu de la mémoire des lieux ; aucun marqueur public ne rappelle aujourd'hui l'effervescence révolutionnaire qui s'y déploya de la Restauration à la Troisième République.