Longtemps appelée rue Plâtrière — du nom des plâtrières qui bordaient autrefois ce secteur des Halles —, la voie a également porté les noms de rue de Cernelles, de Guernelles, Maverse, ou encore rue de la Poste, chacun reflétant un usage ou un propriétaire oublié. C'est seulement en 1791 que la partie centrale reçoit le nom de Jean-Jacques Rousseau, en hommage au philosophe genevois mort treize ans plus tôt : un choix qui s'impose naturellement, tant le penseur du Contrat social avait hanté cette rue comme nulle autre à Paris. L'arrêté du 2 avril 1868 unifie enfin les deux tronçons sous un seul nom.
Rousseaun'y fit pas qu'un passage. Entre 1741 et 1742, encore obscur, il loge à deux pas des Dupin dont il est le précepteur — Mme Dupin et son beau-fils Louis Dupin de Francueil, mélomane et financier, tenant salon au n° 68. Il y reviendra décennie après décennie : on le retrouve au n° 3 avec Thérèse Levasseur dès 1749, puis au n° 56, au n° 60, et finalement au n° 52 de 1774 jusqu'à sa mort en 1778 — quatre adresses successives dans la même rue, comme s'il ne pouvait s'en éloigner vraiment. Avant lui, la rue avait abrité une autre gloire : dans l'hôtel des n° 35-51, Pierre Séguier, chancelier du royaume, avait accueilli l'Académie française naissante de 1643 à 1672, avant que les Fermiers généraux n'y installent leurs bureaux. Et en 1695, Jean de La Fontaine rendit son dernier soupir au n° 63, chez Mme d'Herwart.
La rue ne cesse pas de faire de l'histoire après la mort du philosophe. Au n° 61, le Bureau central des Postes — où l'on comptait déjà trente-six boîtes aux lettres dans Paris en 1758 — devient en 1848 le théâtre d'un coup d'audace : Étienne Arago s'en empare pour contrôler la liaison postale entre Paris et la province. Cette même année, la Salle de la Redoute (n° 35) bruisse de clubs révolutionnaires de toutes nations — blanquistes, Alsaciens, ouvriers allemands et hongrois réfugiés. Auparavant, au n° 13, les tailleurs avaient mené dès 1833 des grèves pionnières ; en 1840, la répression fit mourir Troncin et Delorme en prison. En 1835, c'est au n° 51 que naît la première agence d'information mondiale, future agence Havas, qui communiquait encore par pigeons voyageurs. La rue Jean-Jacques Rousseau n'est décidément pas une rue ordinaire : philosophie, presse, postes et lutte ouvrière y ont cohabité sur trois siècles.