Thomas Bugeaud à la bataille d'Isly
Six mois plus tôt le banquet, le 14 août 1844, Bugeaud avait écrasé à la bataille d'Isly l'armée marocaine venue au secours d'Abd el-Kader. La victoire fut totale — vingt mille hommes mis en déroute, le Maroc contraint de signer la paix, Abd el-Kader privé de son dernier refuge extérieur. Louis-Philippe en avait fait le duc d'Isly. C'est ce héros triomphant que Paris reçoit à la Bourse le 17 mars 1845.
Le banquet est fastueux, la grande salle du Palais Brongniart pavoisée pour l'occasion. On célèbre le « pacificateur de l'Algérie » — le titre dit tout du récit que la monarchie de Juillet construit autour de sa conquête : une œuvre de « civilisation » menée à son terme, une résistance enfin brisée. Bugeaud, gouverneur général depuis 1840, a effectivement transformé la guerre. Ses colonnes légères et mobiles, ses razzias systématiques, la destruction des récoltes et des troupeaux, ont épuisé les tribus là où les opérations classiques échouaient. C'est ce qu'on fête ce soir-là, sans sourciller.
Ce que le banquet ne dit pas : la même année 1845 verra les enfumades du Dahra — des centaines de femmes, d'enfants et de vieillards asphyxiés dans des grottes sur ordre du colonel Pélissier, un massacre exécuté sur les instructions de Bugeaud. Ce dernier avait écrit en juin : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéahs ; fumez-les à outrance, comme des renards. » L'affaire fera scandale jusqu'à la Chambre. Bugeaud ne sera pas inquiété. Il mourra en 1849, comblé d'honneurs. Paris lui a une avenue dans le 16e.