Le 180 rue de la Pompe, Google Maps
Un bel immeuble bourgeois du 16e, un premier étage discret, et quatre mois qui suffiront à briser plus de trois cents résistants.
Le 17 avril 1944, Friedrich Berger prend possession d'un appartement au premier étage du 180 rue de la Pompe, entre la place Victor-Hugo et la Porte Dauphine. L'adresse n'a rien d'un lieu de police : c'est un immeuble haussmannien ordinaire, dans l'un des arrondissements les plus calmes de Paris occupé. C'est précisément ce qui en fait un outil redoutable.
Berger a trente-trois ans. Né en Allemagne en 1911, il est agent du SD — le service de renseignement de la SS — depuis plusieurs années. Son équipe est composite : une quarantaine d'auxiliaires français, recrutés dans les milieux de la collaboration et de la petite pègre, parfois motivés par l'argent, souvent par l'idéologie, toujours par l'impunité que leur offre la protection allemande. La presse libérée, puis les archives du procès, donneront à cette constellation un nom qui restera : la Gestapo de la rue de la Pompe. L'appellation est commode mais trompeuse — Berger est allemand, ses hommes sont français, et ce sont ces derniers qui commettent l'essentiel des arrestations, des interrogatoires et des tortures.
Le dispositif est efficace pour une raison simple : il pratique l'infiltration. Les auxiliaires français se présentent comme des résistants, des agents alliés parachutés, parfois comme des gaullistes en transit. Ils prennent contact avec des filières d'évasion vers l'Espagne, des réseaux du BCRA, des groupes de maquisards. Quand la confiance est acquise, ils donnent rendez-vous — et ce sont des dizaines de personnes qui disparaissent, raflées d'un coup au point de ralliement. Les prisonniers sont amenés rue de la Pompe. Le premier étage devient en quelques semaines l'un des lieux les plus redoutés de Paris.
Les méthodes sont celles de la Gestapo : baignoire, décharges électriques, passages à tabac prolongés. Certains parlent, la plupart meurent sans parler. En quatre mois, du 17 avril au 17 août 1944, l'équipe Berger arrête plus de trois cents résistants. Cent soixante-trois sont déportés ; une cinquantaine ne reviendront pas des camps. Quarante autres sont fusillés. Le procès tenu devant le Tribunal militaire permanent de Paris, du 19 novembre au 22 décembre 1952, établira un bilan d'au moins cent dix morts directement imputables à la rue de la Pompe.
Le chapitre le plus noir se joue dans les derniers jours de l'Occupation. Le 16 août 1944 — deux jours avant que les premiers chars de Leclerc n'entrent dans Paris — trente-cinq jeunes résistants, la plupart arrêtés par la bande Berger dans les semaines précédentes et détenus au 180 rue de la Pompe, sont emmenés au bois de Boulogne. Ils sont abattus à la mitraillette à la cascade de Longchamp. Leurs corps resteront sur place pendant deux jours. On parle aujourd'hui du massacre du bois de Boulogne ; sept autres résistants seront exécutés dans la nuit du 17 au 18 août au même endroit, portant le total à quarante-deux. La plupart avaient entre dix-huit et vingt-cinq ans.
Berger fuit Paris dans les convois allemands de l'été 1944. Arrêté en Allemagne après la guerre, puis relâché faute de preuves tangibles pour les occupants américains, il sera condamné à mort par contumace le 22 décembre 1952 par le Tribunal militaire permanent de Paris. Il ne sera jamais extradé. Il meurt à Munich en 1960, libre, d'une longue maladie.
Une plaque commémorative a été apposée sur la façade du 180 rue de la Pompe ; une autre, à la cascade du bois de Boulogne, rappelle le massacre des trente-cinq. L'immeuble lui-même n'a rien changé. On passe devant sans rien voir.