Ce matin du 2 juillet 1652, le faubourg Saint-Antoine est une nasse. Le Grand Condé, prince du sang devenu chef de la Fronde des Princes, est cerné : devant lui, l'armée royale commandée par Turenne ; derrière lui, les portes de Paris que le Parlement hésite à ouvrir. Entre les deux, les rues du faubourg et leurs artisans terrorisés — les faïenciers, les ébénistes, les fabricants de miroirs qui regardent par leurs volets les bataillons se positionner.
La bataille est féroce. En quelques heures, des milliers de morts jonchent le pavé. Condé tient, mais son armée saigne. La seule issue : entrer dans Paris. Mais Paris ne s'y résout pas.
C'est alors que Mademoiselle monte à la Bastille.
Anne Marie Louise d'Orléans, cousine de Louis XIV, la femme la plus riche de France — « la Grande Mademoiselle », comme on dit à la cour — gravit les tours de la forteresse qui domine la Porte Saint-Antoine et ordonne aux canonniers d'ouvrir le feu. Pas sur Condé. Sur Turenne. Sur l'armée du roi, son propre cousin.
Les canons tonnent. Turenne recule. Les portes s'ouvrent. Condé entre dans Paris, ses troupes en sang.
Quand Mazarin apprend la nouvelle, il aurait lâché sa formule : « Ce coup de canon a tué son mari. » Le mot fait mouche. Mademoiselle est l'héritière la plus convoitée d'Europe — on avait évoqué l'archiduc, le roi de Portugal, Louis XIV lui-même. Ce canon vient de fermer toutes ces portes.
La Fronde s'achève l'année suivante dans l'épuisement. Condé part servir l'Espagne. Mademoiselle, elle, est exilée dans ses terres de Saint-Fargeau. Elle ne rentrera à Paris qu'en 1657. Louis XIV ne lui pardonnera jamais tout à fait : quand elle obtiendra enfin, à quarante-trois ans, l'autorisation d'épouser le comte de Lauzun — officier brillant, noblesse mince —, le roi révoquera sa parole dix jours plus tard. Lauzun passera dix ans à Pignerol.
La forteresse du haut de laquelle elle avait décidé d'une bataille porterait encore longtemps le nom de « Bastille » avant de devenir autre chose, cent trente-sept ans plus tard, sous des mains infiniment moins aristocratiques.