Une ville qui s'organise pour se défendre est déjà à moitié en révolution.
La Corderie du Temple, au 14 rue de la Corderie dans le 3e arrondissement, est depuis 1864 le coeur du mouvement ouvrier parisien: c'est là que siège la section parisienne de l'Association Internationale des Travailleurs, la Première Internationale. Le 11 septembre 1870, une semaine après la proclamation de la République, des délégués des comités de vigilance des vingt arrondissements s'y réunissent et constituent le Comité central de Défense nationale des Vingt arrondissements de Paris.
Le principe: deux délégués par arrondissement, formant une assemblée populaire parallèle au gouvernement officiel. La revendication: que la défense de Paris ne soit pas confiée aux seuls officiers de l'armée régulière et aux républicains modérés du gouvernement Trochu-Favre, mais qu'elle soit organisée démocratiquement, par et pour le peuple armé. Le Comité pousse à l'armement général, à la formation de bataillons populaires, à l'élection des officiers par leurs soldats: c'est le programme de la Convention en 1793, actualisé.
En face: le gouvernement de la Défense nationale, composé d'hommes que Blanqui appelle des "avocats" et que les délégués de la Corderie voient comme des obstacles à une défense vraiment populaire. Le Comité ne dispose ni de troupes ni de budget; son pouvoir est celui de la parole et de la pression. Il publie en janvier 1871 une "Affiche rouge" qui résume ses exigences et dénonce le gouvernement comme capitulard, exigeant la réquisition des vivres, la suppression du loyer pendant le siège, l'armement général. Ce programme sera celui de la Commune.
Les membres du Comité se retrouvent pour la plupart dans les instances de la Commune élue en mars 1871: Eugène Varlin, cordier et membre de l'Internationale, qui sera fusillé en mai 1871; Édouard Vaillant, futur fondateur du Parti socialiste; et d'autres militants dont les noms forment le répertoire de la démocratie ouvrière parisienne.
La Corderie est ainsi le berceau organisationnel de la Commune. Ce n'est pas une coïncidence: c'est le lieu où le mouvement ouvrier parisien a appris, depuis six ans, à débattre, à s'organiser, à formuler ses revendications politiques. Quand la Commune naît le 18 mars 1871, elle naît en partie de ce qui a été pensé et construit rue de la Corderie à l'automne 1870.