Au 14 de la rue de la Corderie — une voie du Marais dont le nom rappelle les anciennes corderies artisanales —, un immeuble discret abrite au fil des décennies quelques-uns des épisodes les plus intenses de l'histoire ouvrière parisienne. Dans les années 1850, c'est encore le Bal Montier, antre de sociétés chantantes où des ouvriers se retrouvent pour fredonner, entre deux verres, des chansons contestataires : le dénommé Charles Colmance y interprète un « Chant de l'Arabe » à la tonalité résolument anticolonialiste.
Mais c'est à partir de 1869 que le bâtiment bascule dans l'Histoire. Jean-Louis Pindy, militant de la première heure, déniche au-dessus du bar du sieur Decomberousse des locaux pour y installer l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.). Le 2e étage accueille la section parisienne, le 3e la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières portée par Eugène Varlin et Albert Theisz. En 1870, la Corderie devient le véritable état-major révolutionnaire de Paris assiégé : on y rédige une adresse au peuple allemand l'invitant à la paix, on y publie les deux célèbres « affiches rouges » (la première, rose en réalité, signée de 48 délégués dont Benoît Malon, Gabriel Ranvier et Charles Longuet ; la seconde, en 1871, portée par 140 signataires dont Gustave Tridon et Édouard Vaillant), on y forge le Comité central républicain des Vingt arrondissements.
Durant la Commune de 1871, la Corderie est en ébullition permanente : fusion des comités blanquiste et internationaliste, création d'une Commission militaire, réunions nocturnes pour désavouer les capitulations et proclamer « la déchéance de la bourgeoisie comme classe dirigeante ». Le Comité central de la Garde nationale y tient même son siège provisoire jusqu'au 16 mars. Quarante ans plus tard, en 1911, le bâtiment accueille encore le cortège funèbre de Paul et Laura Lafargue — et c'est Lénine qui prononce l'éloge funèbre, en français.
- 1850 — 1858 Bal Montier — salle de sociétés chantantes ouvrières
- 1869 Siège de l'Association Internationale des Travailleurs (2e étage) et de la Chambre fédérale des Sociétés ouvrières (3e étage)
- 1870 — 1871 Corderie du Temple — quartier général du Comité central révolutionnaire des Vingt arrondissements et de la Commune
- 1876 Cabaret L'Assommoir — établissement populaire qui aurait (peut-être) inspiré le titre du roman de Zola
- 1911 Lieu du départ du cortège funèbre de Paul et Laura Lafargue, éloge de Lénine
L'immeuble du 14 rue de la Corderie, dans le 3e arrondissement, a perdu toute trace visible de son passé révolutionnaire. La rue elle-même, tranquille et peu fréquentée, court entre la rue du Temple et la rue de Bretagne. Aucune plaque commémorative notable n'y signale aux passants que l'Internationale y battait son plein.