Le 11 novembre 1920, la République porte sous l’Arc de triomphe un soldat sans nom, choisi à Verdun parmi huit. Un mort pour tenir lieu de près de 1,4 million de soldats français tués, et pour fêter une victoire.
L’idée naît en pleine guerre, en 1916, à Rennes : ouvrir le Panthéon « à l’un de nos combattants ignorés ». Le 12 septembre 1919, la Chambre des députés vote d’y inhumer « un déshérité de la mort ». Mais le gouvernement a son programme : profiter du deuxième anniversaire de l’armistice pour fêter le cinquantenaire de la République et porter au Panthéon le cœur de Léon Gambetta, afin de relier la défaite de 1870 à la victoire de 1918 sur l’Allemagne. Entre un pouvoir décidé à célébrer la victoire de son régime et des anciens combattants blessés ou traumatisés, la tension est vive ; eux préfèrent l’Arc de triomphe, sous lequel les troupes ont défilé le 14 juillet 1919. Le 8 novembre 1920, la loi tranche, à l’unanimité : le soldat ira sous l’Arc, Gambetta au Panthéon.

Reste à choisir ce soldat. Dans huit secteurs du front, on exhume un combattant que rien ne permet d’identifier, sinon l’uniforme français ; on en voulait neuf, mais dans un secteur aucun corps n’offrait cette garantie. Le 10 novembre, à la citadelle de Verdun, les huit cercueils reposent sur deux rangs de quatre ; le ministre des Pensions, André Maginot, préside. Le soldat qui devait désigner l’élu, un Martiniquais du 132e régiment d’infanterie, vient d’être hospitalisé pour une typhoïde : entre 70 000 et 98 000 soldats coloniaux sont morts dans cette guerre. On se tourne vers Auguste Thin, vingt et un ans, deuxième classe, pupille de la Nation. Il additionne les chiffres de son régiment, trouve six et pose son bouquet d’œillets sur le sixième cercueil. Les sept autres inconnus reposent au cimetière militaire du Faubourg-Pavé, près de Verdun.
Le 11 novembre, le cortège passe par le Panthéon, où le président de la République, Alexandre Millerand, prononce une allocution ; puis le cercueil, posé sur la prolonge d’artillerie d’un canon de 155, entre sous l’Arc. Il n’est mis en terre que le 28 janvier 1921, devant les maréchaux Foch, Joffre et Pétain. Le ministre de la Guerre, Louis Barthou, salue le soldat « au nom de la France pieusement reconnaissante et unanime ». La reconnaissance a ses exceptions : pendant la guerre, la justice militaire a condamné à mort 2 400 soldats français et en a fait fusiller environ 600 « pour l’exemple », pour refus d’obéissance, abandon de poste ou mutinerie, sans compter des exécutions sommaires mal connues. Une loi de 1924 en réhabilite quelques-uns. Il faut attendre 1998 pour qu’à Craonne un Premier ministre, Lionel Jospin, plaide pour leur rendre leur place dans la mémoire nationale.
Il manque une lumière. En 1921, Augustin Beaud propose une flamme perpétuelle ; l’architecte Henry Favier lui donne la forme d’une gueule de canon braquée vers le ciel, au centre d’un bouclier renversé ciselé de glaives, et le ferronnier d’art Edgar Brandt la réalise. Le 11 novembre 1923, Maginot, devenu ministre de la Guerre, l’allume ; depuis, des associations d’anciens combattants la raniment chaque soir à 18 h 30.
La dalle devient une scène, et pas seulement pour les cérémonies officielles du 11 novembre et du 8 mai. Le 23 août 1927, l’exécution des anarchistes Sacco et Vanzetti aux États-Unis jette Paris dans la rue ; dans l’émeute, la tombe est souillée. L’affront est à l’origine des Croix-de-Feu, fondés en novembre : logée dans l’immeuble du Figaro par le parfumeur François Coty, patron de presse antisémite, l’association d’anciens combattants devient sous le colonel de La Rocque une organisation nationaliste. Le 14 juin 1940, les troupes allemandes défilent sous l’Arc ; le 11 novembre suivant, malgré l’interdiction, lycéens et étudiants y montent par milliers, l’un des premiers actes publics de résistance à l’occupant. Le 26 août 1970, une dizaine de militantes du Mouvement de libération des femmes déposent une gerbe « à la femme du Soldat inconnu », sous une banderole : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme ». C’est la première action médiatique du mouvement.

En juillet 1922, Anatole France avait écrit à Marcel Cachin, dans L’Humanité : « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. » Passez place Charles-de-Gaulle vers 18 h 30 : on ravive la flamme au-dessus de l’inscription « Ici repose un soldat français mort pour la Patrie, 1914-1918 ». Les fusillés pour l’exemple n’ont pas de place sous l’Arc.