Au Champ de Mars, ce jour-là, Paris prend le deuil de soldats punis pour avoir voulu la liberté, et leur bonnet rouge devient le symbole de la République.
En août 1790, la garnison de Nancy entre en ébullition. Le régiment suisse de Châteauvieux, mal payé et gagné par l'esprit révolutionnaire, se soulève contre ses officiers, s'empare de la caisse régimentaire et emprisonne ses commandants. Deux autres régiments rejoignent le mouvement. Mais le Gouvernement constitutionnel tremble : permettre l'insubordination militaire serait reconnaître que la Révolution peut remettre en cause la hiérarchie de l'armée. Le marquis de Bouillé reçoit ordre d'intervenir. La Fayette, commandant de la Garde nationale, cautionne.
La répression est sévère. Vingt-deux soldats sont pendus. Quarante et un autres sont condamnés aux galères : trente ans de bagne à Brest, enchaînés parmi les forçats de droit commun, astreints au bonnet rouge distinctif des galériens du roi. Pour les Jacobins de gauche, les Cordeliers, les clubs populaires de Paris, ce verdict est un scandale : ce sont des soldats révolutionnaires que l'on traite comme des criminels.
Le 19 septembre 1790, une cérémonie funèbre se tient au Champ de Mars pour honorer les condamnés. La solennité est politique autant que symbolique. Dans la foule des sections et des clubs, un geste s'accomplit : par solidarité avec les galériens de Châteauvieux, des militants parisiens commencent à arborer le bonnet rouge. Ce bonnet de bagnard, coiffure infamante aux yeux de l'Ancien Régime, devient ce jour-là le bonnet de la liberté.
Le détour par l'Antiquité viendra ensuite. Les érudits de la Révolution reconnaissent dans ce bonnet l'héritier du pileus des affranchis romains, coiffure des esclaves libérés dans le monde gréco-romain. Le rapprochement avec le bonnet phrygien des représentations allégoriques s'impose. L'objet populaire et subversif se charge d'un prestige antique, qui en fait un symbole acceptable jusque dans les allégories officielles. En 1792, quand les galériens de Châteauvieux survivants arrivent à Paris après vingt-cinq jours de marche depuis Brest, graciés après la chute des Feuillants, la ville entière les accueille en triomphe avec leur bonnet rouge. Ce symbole coiffera désormais les bustes de Marianne.
Le déclin de La Fayette commence ici. L'homme de la Fête de la Fédération perd progressivement crédit auprès des sections. Il commandait la Garde nationale qui cautionnait la répression de Nancy ; il commandera la Garde nationale qui tirera sur le peuple au Champ-de-Mars en juillet 1791. Entre ces deux dates, une continuité politique que les sans-culottes ne lui pardonneront pas.