Guillaume Apollinaire.
Le 21 août 1911, la Joconde disparaît du Louvre. C'est le vol du siècle; toute la France s'en émeut. La police cherche un coupable. Quelques jours après le vol, un journaliste du Matin reçoit deux statuettes ibériques dérobées au Louvre, apportées par un certain Géry Piéret qui cherche à monnayer son geste. Piéret avait déjà volé des pièces dans les réserves du musée en 1907 et les avait vendues à un peintre de Montmartre qui les avait gardées pour s'en inspirer: Pablo Picasso.
Apollinaire avait hébergé Piéret. Quand l'affaire éclate, il prend peur et alerte lui-même la presse pour signaler les vols anciens et se démarquer de son ami. Ce calcul se retourne contre lui: en se précipitant à révéler les faits, il s'implique. Le 7 septembre, il est convoqué par le juge. Le 9 septembre 1911, il est incarcéré à la prison de la Santé, 42 rue de la Santé, dans le 14e arrondissement, inculpé de complicité de recel.
Il passera cinq jours dans la cellule 15 de la onzième division. Cinq jours suffisent pour écrire six poèmes qu'il signe "le quinze de la onzième": une transposition ironique de ses coordonnées carcérales. Ces poèmes paraîtront dans "Alcools" en 1913, sous le titre "À la Santé". Ils sont parmi les plus dépouillés de son oeuvre, sans les jeux formels ni les accumulations d'images qui caractérisent le reste du recueil: juste une voix seule dans une cellule, comptant les bruits et les heures.
"Que je m'ennuie entre ces murs tout nus / Et peints de couleurs pâles / Une mouche sur le papier à pas menus / Parcourt mes lignes inégales." La mouche qui traverse la page: une image juste, prosaïque, intime, exactement à l'opposé des grandes constructions mythologiques d'"Alcools".
Il est libéré le 12 septembre, lavé de tout soupçon de vol de la Joconde. Picasso, convoqué lui aussi, avait tremblé. La Joconde réapparaît en décembre 1913 à Florence, volée par un ouvrier italien qui avait travaillé au Louvre. Apollinaire et Picasso n'y étaient pour rien. La cellule 15, elle, reste dans les vers.