Charlotte Corday
Le 11 juillet 1793, une voyageuse descend de la diligence de Caen et retient une chambre pour cinq nuits. Elle n'en occupera que deux.
Il est environ midi, ce jeudi 11 juillet 1793, quand la voiture des Messageries s'arrête rue Notre-Dame-des-Victoires. En descend une jeune femme de vingt-quatre ans, arrivée de Caen. Elle s'appelle Marie-Anne Charlotte de Corday d'Armont. Un employé des Messageries lui glisse une adresse toute proche : « Mme Grollier tient l'hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, 19. »
Quelques centaines de mètres à pied, et la voici devant la maison. C'est aujourd'hui la rue Hérold, une courte voie du 1er arrondissement ; sous la Révolution, elle porte encore le vieux nom de rue des Vieux-Augustins. La tenancière lui donne la chambre n° 7, au premier étage, sur la rue : une pièce assez vaste, un lit, un secrétaire, des rideaux blancs et rouges. Corday y pose son maigre bagage et ne prévient personne de sa présence dans Paris.
Elle est venue avec une idée fixe. Girondine de cœur, révoltée par la chute de la Gironde, elle a fait le voyage pour frapper l'homme qu'elle tient pour responsable des massacres : Jean-Paul Marat, député à la Convention, la plume de L'Ami du peuple. De sa chambre, elle rayonne dans le quartier. Elle porte à Lauze Duperret les lettres dont l'a chargée Barbaroux ; elle tente d'approcher Marat une première fois sans y parvenir.
Le samedi 13 juillet au matin, elle sort. Sous les galeries de bois du Palais-Royal, chez un coutelier, elle achète un couteau à manche noir — une lame de cuisine, pour quelques dizaines de sous. Elle revient chambre n° 7, attend, écrit. Le soir, elle se fait conduire chez Marat, rue des Cordeliers — l'actuelle rue de l'École-de-Médecine. Éconduite deux fois, elle insiste : elle apporte, dit-elle, des nouvelles de Caen. Marat, malade, la reçoit dans sa baignoire. Elle le frappe une seule fois, en pleine poitrine. Il meurt presque aussitôt. On l'arrête sur place.
Charlotte Corday ne reverra jamais la chambre n° 7. Le 17 juillet, elle monte à l'échafaud. Ses cinq nuits réservées rue des Vieux-Augustins se seront réduites à deux.
La maison, elle, a survécu un siècle à la scène. La rue des Vieux-Augustins fut redécoupée et rebaptisée rue Hérold en 1881 ; l'ancien n° 19 devint le n° 14. L'hôtel de la Providence n'accueillait plus de voyageurs — il servait, dit-on, d'entrepôt d'archives de la Caisse d'épargne — quand on le démolit en 1893. La chambre d'où une jeune femme de Caen avait rêvé d'infléchir le cours de la Révolution avait fini en réserve de paperasses — puis en rien du tout.