Jean Baptiste Le Sueur, Première scène de la Révolution française à Paris, c. 1792-95.
© Musée Carnavalet, Paris
La veille, il n'était venu personne aux Champs-Élysées. Le lendemain, on le brûle en effigie au Palais-Royal.
Philippe Curtius est médecin, alsacien de naissance, Parisien de vocation. Dans les années 1780, il a installé au Palais-Royal un cabinet de figures de cire — les visages des grands du moment, modelés avec une précision troublante, changés selon l'actualité. C'est l'un des lieux les plus courus de Paris. En juillet 1789, c'est depuis son cabinet que la foule arrachera les bustes de Necker et du duc d'Orléans pour les porter en procession sur les boulevards, déclenchant l'émeute des 12 et 13 juillet qui précède la Bastille.
Curtius ne choisit pas ses sujets en fonction de leurs mérites : il choisit ceux qui font parler. En 1792, La Fayette est au cabinet, 17 galerie de Montpensier. Il y a quelques mois encore, c'était un héros — commandant de la Garde nationale parisienne, figure du constitutionnalisme bourgeois. Mais la figure s'est craquelée. La fusillade du Champ-de-Mars en juillet 1791, où sa Garde nationale a tiré sur des pétitionnaires républicains, lui a aliéné la gauche. Depuis, les Jacobins et les sections populaires n'ont pour lui que mépris.
Le 29 juin 1792, La Fayette a tenté de reconquérir Paris. Il a quitté son armée sans ordre pour se présenter à l'Assemblée nationale, dénoncer les Jacobins, proposer au roi de fuir sous sa protection. Puis il a convoqué ses partisans avenue des Champs-Élysées pour une démonstration de force. Il n'est venu presque personne.
Le 30 juin, au 17 galerie de Montpensier, le peuple du Palais-Royal prend sa revanche. L'effigie de cire de La Fayette est sortie du cabinet et brûlée dans le jardin. Ce n'est pas une émeute : c'est un verdict. Le Palais-Royal a toujours su avant les assemblées ce que Paris pense.
Curtius mourut le 26 septembre 1792, au lendemain de la proclamation de la République. Sa nièce et apprentie Marie Grosholtz allait encore passer dix ans à Paris — modelant les masques des guillotinés pendant la Terreur, dont ceux de Marie-Antoinette et de Robespierre — avant de s'installer définitivement à Londres, où elle ouvrit son propre musée sous le nom de Mme Tussaud.