Dessin de Picasso: Le désir attrapé par la queue
Le 19 mars 1944, au 53 bis quai des Grands Augustins, Michel Leiris ouvre son appartement à une assemblée improbable. On y lit du théâtre — une pièce en six actes écrite par Picasso en quatre jours de janvier 1941, dans le froid et le dénuement de l'Occupation. Le titre : Le Désir attrapé par la queue.
Albert Camus dirige la lecture. Sartre joue le Grand Pied, Beauvoir la Cousine, Queneau le bout rond, Dora Maar une des Tarts. Picasso est là, dans la salle, spectateur de sa propre œuvre. Georges Hugnet complète la distribution. Autour d'eux, une assistance que Leiris a soigneusement triée : des amis, des complices, quelques curieux — tous conscients que se tenir ainsi ensemble, à lire du surréalisme subversif sous nez allemand, est en soi un acte.
La pièce elle-même est délibérément hermétique — un carnaval absurde de personnages allégoriques, de faim, de froid et de désir, qui ne raconte rien de lisible et dit pourtant tout sur ce que c'est que de vivre à Paris en 1941. Picasso n'avait pas cherché à faire du théâtre jouable. Il avait cherché à écrire.
Ce soir du 19 mars, quai des Grands Augustins, à deux pas de l'atelier où il peint depuis 1936, la lecture dure plusieurs heures. Paris est occupé, le couvre-feu attend. Mais pendant ce temps-là, dans ce salon, la ville résiste à sa façon — en lisant du Picasso à voix haute.

Première rangée : Sartre, Camus, Michel Leiris, Jean Aubier. Debout : Lacan, Cécile Éluard, Pierre Reverdy, Louise «Zette» Leiris, Picasso, Zanie Campan , Valentine Hugo , Simone de Beauvoir, Brassaï