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7 juin 1843
Événement

Les Czartoryski achètent l'hôtel Lambert, où l'aristocratie polonaise exilée tient sa cour

Hôtel Lambert
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L'hôtel Lambert, à la pointe orientale de l'île Saint-Louis, vu de la Seine en 2010. Tangopaso — domaine public (Wikimedia Commons)

Le 7 juin 1843, les Czartoryski achètent l'hôtel Lambert, à la pointe de l'île Saint-Louis. Pendant trente ans, le palais de Le Vau abrite la cour d'un prince qui se voit roi d'une Pologne rayée de la carte. L'autre Pologne de l'exil, républicaine et démocrate, mène ses combats ailleurs, jusque sur les barricades de la Commune.

Tout commence à Varsovie, le soir du 29 novembre 1830, quatre mois après les Trois Glorieuses parisiennes. Des élèves-officiers attaquent le palais du Belvédère, où réside le grand-duc Constantin, frère du tsar, et entraînent la ville ; leur étendard proclame « Pour notre liberté et pour la vôtre ». Le prince Adam Jerzy Czartoryski, soixante ans, héritier d'une des plus puissantes familles de la noblesse et ancien ministre des Affaires étrangères du tsar Alexandre Iᵉʳ, rallie l'insurrection : le 30 janvier 1831, la Diète le porte à la tête du Gouvernement national. Il mise sur les chancelleries européennes ; les radicaux, avec l'historien Joachim Lelewel, réclament une « guerre du peuple » et une république égalitaire. Le 8 septembre, Varsovie capitule. À Paris, la nouvelle déclenche une émeute ; on s'indigne d'un mot prêté au général Sébastiani : « L'ordre règne à Varsovie. »

Photographie : le prince Adam Czartoryski, très âgé, assis, enveloppé dans un manteau sombre
Le prince Adam Jerzy Czartoryski photographié par Nadar en 1861 — Nadar — domaine public (Wikimedia Commons)

Environ dix mille Polonais, des soldats pour la plupart, se réfugient en France. La monarchie de Juillet leur verse une allocation, mais elle ménage le tsar : les soldats sont parqués dans des dépôts, à Besançon ou à Avignon, sous l'œil de la police, et Paris est réservé aux exilés de marque. L'émigration se déchire aussitôt. D'un côté, le prince, arrivé en 1832, et la tendance conservatrice et aristocratique ; de l'autre, républicains et démocrates. Lelewel veut une Pologne républicaine, qui abolisse le servage et fasse une grande réforme agraire. En 1833, après un appel de son comité au peuple russe, la police vient l'arrêter chez La Fayette. Il rejoindra la Société démocratique polonaise, et deviendra vice-président d'une Société démocratique internationale des émigrés dont Karl Marx est membre.

Le 7 juin 1843, la princesse Anna, née Sapieha, emporte aux enchères l'hôtel Lambert, bâti deux siècles plus tôt par Louis Le Vau. L'île Saint-Louis a perdu son lustre : depuis 1813, la maison appartient à une entreprise de literie militaire, et des matelassières travaillent sous la galerie d'Hercule peinte par Le Brun. On confie la galerie à Eugène Delacroix. On y installe les collections de Puławy, le domaine familial.

Peinture : portrait de Frédéric Chopin, cheveux bruns, cravate noire
Frédéric Chopin, portrait par Thomas Couture, vers 1845-1849 — domaine public (Wikimedia Commons)

Les soirs de fête, le Paris mondain paie pour danser au profit de l'exil. Bals, ventes, loteries et concerts alimentent la Société de charité des dames polonaises fondée par la princesse, qui soigne les malades et secourt veuves, orphelins et chômeurs de l'émigration ; le bal du carnaval de 1846 attire 3 500 personnes. On y croise les poètes de l'exil, Adam Mickiewicz en tête, et Frédéric Chopin, dont on raconte qu'il compose des polonaises pour ces bals. La bienfaisance fait de la princesse la « première dame » de l'émigration.

Bientôt, « l'hôtel Lambert » ne désigne plus une maison mais un parti : aristocratique, monarchiste, libéral-conservateur. Ses fidèles voient dans le prince le futur roi d'une Pologne libérée ; lui attend son heure d'une guerre européenne contre la Russie et promet aux paysans une amélioration progressive de leur sort. En février 1846, des nobles et des intellectuels patriotes soulèvent Cracovie et promettent la fin du servage. Dans la Galicie voisine, la réponse vient des serfs : encouragés par l'administration autrichienne, ils se retournent contre leurs seigneurs, tuent environ un millier de nobles et détruisent quelque cinq cents manoirs. La Pologne des châteaux découvre que celle des chaumières ne la suit pas. Czartoryski reconnaît le gouvernement révolutionnaire de Cracovie ; l'Autriche met ses biens sous séquestre, et quand elle lui rend son domaine de Sieniawa, il y abolit la corvée.

En 1848, nombre d'exilés se jettent dans les révolutions de l'Europe ; à Paris, le 15 mai, c'est pour la Pologne que la foule envahit l'Assemblée. Le prince meurt en 1861 ; son fils Władysław sert de diplomate à l'insurrection de janvier 1863. Les vaincus de 1863 reprennent le chemin de Paris, et ce ne sont pas des princes : Jarosław Dombrowski, évadé d'une prison d'étape sur la route de la Sibérie, Walery Wróblewski, chef de partisans. En 1871, ils commandent des armées de la Commune ; quelques centaines de Polonais combattent avec eux, au point que pour Versailles « Polonais » devient synonyme de révolutionnaire. Dombrowski meurt le 23 mai, pendant la Semaine sanglante. En mars 1873, Władysław quitte Paris pour Cracovie : c'en est fini de l'hôtel Lambert politique.

En 1975, les héritiers Czartoryski la vendent, et elle passe de fortune en fortune : Guy et Marie-Hélène de Rothschild, puis, en 2007, le frère de l'émir du Qatar ; en 2022, le milliardaire Xavier Niel l'acquiert pour plus de 200 millions d'euros, pour y installer une fondation culturelle. Du quai d'Anjou, on voit toujours sa façade, à la proue de l'île. À quelques pas, quai d'Orléans, la Bibliothèque polonaise, fondée par l'émigration en 1838 et installée là depuis 1854, garde la mémoire de l'exil ; Rosa Luxemburg viendra y préparer sa thèse.