Un pédagogue libertaire est fusillé à Barcelone au petit matin ; le soir même, l'Europe entière descend dans la rue, et Paris manque de tuer le préfet de police.
Francisco Ferrer i Guàrdia est un pédagogue catalan. En 1901, il a fondé à Barcelone l'Escuela Moderna, école laïque, mixte, sans notes ni punitions, sans religion, où l'on enseigne les sciences et la raison aux enfants d'ouvriers. Le modèle essaime : des dizaines d'écoles rationalistes s'ouvrent en Catalogne. L'Église et la bourgeoisie espagnoles y voient un foyer de subversion.
En juillet 1909, Barcelone se soulève. La Semaine tragique éclate contre l'envoi de conscrits au Maroc : grève générale, barricades, couvents incendiés. La répression fait plus d'une centaine de morts. Le gouvernement Maura cherche un responsable intellectuel. Ferrer, qui n'a pris aucune part à l'insurrection, est arrêté, jugé par un conseil de guerre sur un dossier vide, condamné à mort.
Il est fusillé le 13 octobre 1909 à l'aube, dans les fossés de Montjuich. Il refuse le bandeau et le prêtre. La nouvelle déclenche la plus grande vague de protestation internationale de l'avant-guerre. Des manifestations éclatent à Rome, Bruxelles, Londres, Buenos Aires, Milan. Des ambassades espagnoles sont assiégées.
À Paris, le cortège se forme devant l'ambassade d'Espagne, 34 boulevard de Courcelles dans le 17e arrondissement. Quarante mille personnes selon les organisateurs. En tête marchent Édouard Vaillant, ancien membre de la Commune, Jean Jaurès, Marcel Sembat, Charles Albert. Parmi les manifestants se trouvent des exilés russes, dont Lénine et Nadejda Kroupskaïa, alors réfugiés à Paris. La police charge. Un coup de feu tiré en direction du préfet Lépine le manque et tue un gardien de la paix à bicyclette nommé Dufresne. Les affrontements durent plusieurs jours.
Une statue de Ferrer sera élevée à Bruxelles. Son nom reste attaché à la pédagogie libertaire, dont se réclameront Freinet et une part de l'éducation nouvelle.