Marcel Proust naît rue La Fontaine, dans une ville qui enterre ses morts

Maison natale de Marcel Proust (appartenant à son oncle Louis Weil)

 96 rue Jean de La Fontaine - 16e arr. (emplacement, plaque)

Portrait de Marcel Proust par Otto Wegener.

À Auteuil, ce soir de juillet, on veille un nouveau-né qu'on croit à peine viable. Paris, lui, enterre encore ses morts.

Il est près de onze heures et demie du soir, ce 10 juillet 1871, au 96 de la rue La Fontaine. C'est la résidence d'été de Louis Weil, grand-oncle maternel de l'enfant — à Auteuil, le quartier garde encore des airs de village. Jeanne Weil, épouse du docteur Adrien Proust, met au monde un garçon si faible que le père, médecin pourtant, craint qu'il ne passe pas la nuit. Il la passera, et cinquante et une années encore. Il s'appelle Marcel.

On oublie volontiers de quel Paris cet enfant hérite. Six semaines plus tôt s'achevait la Semaine sanglante : l'armée versaillaise avait repris la ville rue par rue et fusillé des milliers de communards, jusque contre le mur du Père-Lachaise. Quand Marcel naît, les cours martiales siègent encore, les Tuileries fument. Le futur poète du temps retrouvé vient au monde dans une ville qui vient de perdre le sien — et son œuvre sera l'élégie des salons du Faubourg Saint-Germain, ce monde-là même que les insurgés venaient de vouloir abolir.

Pourquoi Auteuil ? La tradition biographique a sa réponse : les Proust auraient fui les troubles pour se mettre à l'abri chez l'oncle Weil. On raconte que le docteur faillit être atteint par une balle pendant les combats, et que sa femme ne s'en remit jamais tout à fait — de quoi expliquer, dit-on, l'asthme qui rongera l'enfant.

L'histoire est belle ; elle demande prudence. L'historienne Michèle Audin l'a rappelé : les combats avaient cessé dans l'ouest parisien dès la fin mai, et Marcel naît un bon mois et demi plus tard, dans une Auteuil redevenue paisible. Quant à la mère, elle sortait d'une famille aisée qui n'avait guère manqué de pain. Le « refuge » tient sans doute autant du roman familial que du fait établi — ce qui, s'agissant de la naissance de Proust, ne manque pas de sel.

De la maison de Louis Weil, il ne reste rien. Vendue puis démolie en 1897, elle céda la place à des immeubles bientôt rasés pour percer l'avenue Mozart. Marcel y avait passé ses étés d'enfance, dans ce jardin d'Auteuil où l'on aime situer les premières sensations — l'aubépine, l'eau, les odeurs — qui feront la matière de la Recherche.

Aujourd'hui, une plaque au 96 rue Jean-de-La-Fontaine — la rue a changé de nom en 2004 — signale la naissance de l'écrivain à l'emplacement d'une maison qui n'existe plus, sur une façade qu'il n'a jamais vue, dans une rue qui ne porte plus le nom qu'il a connu. On ne saurait rêver hommage plus proustien : un lieu de mémoire dont l'objet s'est entièrement dérobé.

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