L'Intransigeant illustré du 14 mai 1891. BNF.
À peine l'amnistie votée, un évadé du bagne calédonien lance le plus intransigeant des journaux de gauche — qui finira à l'extrême droite.
Le 11 juillet 1880, la Chambre vote l'amnistie pleine et entière des communards ; les déportés de Nouvelle-Calédonie rentrent enfin. Henri Rochefort, lui, n'a pas attendu le bateau du retour : marquis passé au pamphlet, condamné pour son soutien à la Commune, il avait été le seul déporté à s'évader du bagne, en 1874. Amnistié, il s'installe au 16 de la rue du Croissant, au cœur du Paris des journaux, et fait paraître, le 15 juillet 1880, L'Intransigeant. Le titre est un programme : aucun compromis avec la République des opportunistes.
Autour de lui, les survivants de la Commune. Albert Theisz, le graveur qui avait dirigé les Postes sous la Commune ; Nathalie Le Mel, la relieuse qui avait fondé l'Union des femmes ; Benoît Malon, le théoricien du socialisme. L'Intransigeant est d'abord la voix de la gauche irréconciliable : radicale, anticoloniale, fidèle aux vaincus de 1871.
Puis la boussole s'affola. En 1888, Rochefort jeta son journal dans l'aventure du général Boulanger ; l'échec venu, il reprit le chemin de l'exil (1889). De retour, il fit de L'Intransigeant, dans les années 1890, une machine de guerre nationaliste et antidreyfusarde, où l'« anticapitalisme » boulangiste tournait à la haine des Juifs — ce que le mouvement ouvrier appelait déjà « le socialisme des imbéciles ». Le titre n'avait pas changé ; seule sa cible avait traversé l'échiquier. L'intransigeance qui avait défendu la Commune hurlait désormais contre la République, mais par la droite.
La rue du Croissant, elle, est restée la rue de l'encre et du plomb, celle des imprimeries et des marchands de journaux. Quelques portes plus loin, au café du Croissant, un 31 juillet 1914, un nationaliste abattrait Jaurès — comme si la rue qui avait jadis composé les caractères de la Commune avait tenu à voir se refermer, sous ses fenêtres, tout l'arc de ce nationalisme-là.