Au cœur du quartier de la presse, dans cette rue dont l'enseigne médiévale au croissant de lune a traversé les siècles, le 16 rue du Croissant est l'une des adresses les plus chargées de l'histoire journalistique parisienne. Dès 1832, le fameux journal satirique Le Charivari y installe ses presses : Honoré Daumier, Paul Gavarni, Henry Monnier, Alexandre-Gabriel Decamps et Charles Philipon y font mordre leurs crayons acérés, transformant le lieu en atelier permanent de la caricature politique sous la Monarchie de Juillet. Quatre ans plus tard, en 1836, Le Siècle y ouvre à son tour ses bureaux.
Sous la Commune de 1871, l'immeuble devient un véritable chaudron révolutionnaire. L'Imprimerie Vallée tourne à plein régime : elle sort le premier numéro de La Marseillaise après le retour d'exil de Henri Rochefort, puis imprime le fougueux Père Duchêne fondé par Eugène Vermersch, Alphonse Humbert et Maxime Vuillaume — interdit par le général Vinoy dès le 12 mars 1871. On y imprime aussi Le Vengeur de Félix Pyat et L'Ami du Peuple d'Auguste Vermorel. Autour des presses s'est même constitué un « Bataillon du Père Duchêne », formé des ouvriers typographes eux-mêmes.
La République revenue, le lieu ne désarme pas : Rochefort y lance L'Intransigeant à partir de 1880, avant que Jean Jaurès n'y installe la rédaction de L'Humanité en 1910. C'est ici qu'en 1911, Lénine se présente en personne pour demander à prendre la parole aux obsèques de Paul et Laura Lafargue.
- 1832 — 1893 Siège du journal satirique Le Charivari (Daumier, Gavarni, Philipon…)
- 1836 Siège du journal Le Siècle
- 1870 — 1871 Imprimerie Auguste Vallée : La Marseillaise, Le Père Duchêne, Le Vengeur, L'Ami du Peuple, La Sociale
- 1880 — 1884 Siège du journal L'Intransigeant d'Henri Rochefort
- 1910 — 1911 Rédaction et administration de L'Humanité (Jaurès ; visite de Lénine en 1911)
- Années 1940 Siège du journal collaborationniste Révolution nationale (Déat, Combelle…)
La rue du Croissant reste une artère du quartier des Grands Boulevards, à deux pas de la Bourse. Le bâtiment ne conserve plus de trace visible de son passé de fabrique à journaux, mais une plaque rappelle que c'est non loin de là, au café du Croissant tout proche (au n° 146 du boulevard Montmartre), que Jean Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914.