Courte mais chargée d'histoire, la rue Eugène Spuller relie la rue de Bretagne à la rue Dupetit-Thouars en longeant ce qui fut longtemps le cœur de l'enclos du Temple. Elle tient son nom depuis l'arrêté du 28 octobre 1910, en hommage à Eugène Spuller (1835-1896), avocat, publiciste et député républicain du quartier, compagnon de route de Gambetta et fervent défenseur de la laïcité scolaire sous la IIIe République.
Mais c'est au numéro 2 que l'histoire s'emballe. À cet emplacement se dressait la tour du Temple, dont le donjon avait déjà servi de prison d'État dès 1315 pour les personnalités jugées trop encombrantes. C'est là qu'en août 1792 la famille royale est enfermée — d'abord dans l'ancien palais du prieur, puis dans la tour elle-même, ceinte d'un mur pour couper tout contact. Un officier municipal vient notifier à Louis XVI l'abolition de la royauté devant la tour. Quelques jours plus tard, lors des massacres de Septembre, la tête tranchée de la princesse de Lamballe, favorite de la reine, est brandissue sous la fenêtre de Marie-Antoinette — scène d'une violence qui résume à elle seule la fureur de ces semaines. Deux tentatives d'évasion échouent, l'une avec la complicité de membres de la Commune hébertiste, l'autre organisée par le baron de Batz. En juin 1795, Louis XVII meurt dans sa cellule dans des conditions restées longtemps controversées ; une autopsie bâclée s'ensuit. Sa sœur, Madame Royale, sera échangée contre des conventionnels livrés à l'Autriche. Plus tard, Toussaint Louverture y est incarcéré avant son transfert au fort de Joux (1802), et le général Pichegru y trouve la mort dans sa cellule (1804). Sous la Restauration, un saule et des cyprès sont plantés à l'emplacement de la tour démolie, geste de mémoire royaliste.
En 1871, le quartier reprend feu. La mairie du 3e arrondissement voisine est fortifiée par le colonel fédéré Adolphe Spinoy durant la Semaine sanglante. Au numéro 4, des combats violents se soldent par le massacre de fédérés — déserteurs présumés et étrangers engagés dans la Commune en tête. Pendant ce temps, maires, députés et chefs de bataillons de la Garde nationale se réunissent dans les parages pour tenter de négocier ou d'organiser une résistance qui ne viendra pas. La rue porte encore, en creux, toutes ces délibérations désespérées.