Histoire de la rue
La rue Monsieur le Prince s'inscrit dans la très longue mémoire topographique de la rive gauche. Son tracé épouse l'ancien chemin de ronde extérieur de l'enceinte de Philippe Auguste — le fossé médiéval que l'on longea pendant des siècles sous le nom de « rue des Fossés Saint-Germain », puis de « chemin de Dessus les Fossés » ou « chemin allant à la Porte Saint-Michel ». La Révolution la rebaptisa brièvement « rue de la Liberté » ; elle ne prit son nom actuel que par décision ministérielle du 9 avril 1851, en souvenir de l'hôtel du prince de Condé dont les jardins s'étendaient jusqu'à ces anciens fossés — jardins sur lesquels fut précisément élevé le théâtre de l'Odéon.
Dès le XVII e siècle, la rue attire de grandes figures. Blaise Pascal y réside au n° 54 entre 1654 et 1662 : c'est là qu'il rédige les Lettres provinciales et une partie des Pensées. Un siècle et demi plus tard, la Révolution s'invite au n° 14 : Robespierre s'y réfugie chez Louis Antoine de Saint-Just en 1792. En 1804, le n° 10 est le théâtre de l'arrestation de Georges Cadoudal, organisateur d'un complot contre Bonaparte.
Au XIX e siècle, la rue devient un véritable laboratoire intellectuel et politique. Auguste Comte y habite de 1841 à sa mort en 1857, au n° 10, où il fonde la Société positiviste et donne ses cours d'astronomie populaire. En mai 1848, Blanqui et Raspail, déboussolés après la journée du 15 mai, trouvent refuge au n° 27 chez Alphonse Esquiros, qui fondera quelques semaines plus tard, au n° 28, L'Accusateur public — quatre numéros avant l'exil. Charles Leconte de Lisle (n° 13), Émile Zola (n° 63), puis Paul Verlaine (n° 21) et Arthur Rimbaud (n° 41, dans une chambre donnant sur la cour du lycée Saint-Louis) font de cette artère une adresse poétique incontournable.
La veine contestataire ne s'épuise pas au tournant du siècle : le n° 16 abrite une librairie anarchiste qui tient ses « Jeudis libertaires » de 1908 à 1932, tandis qu'au n° 56 réside, vers 1920, le futur Hô Chi Minh. La rue porte aussi des deuils : en 1986, devant le n° 20, Malik Oussekine est tué par des « voltigeurs » de la préfecture lors des manifestations contre la loi Devaquet — une blessure que le quartier n'a pas oubliée.