Longtemps connue sous le nom de rue de Bondy — ou, dans ses versions plus anciennes, rue des Fossés Saint-Martin puis rue Basse Saint-Martin —, cette artère du 10e arrondissement longe en quelque sorte les coulisses de la grande histoire parisienne, à deux pas du boulevard du Temple et du carrefour des Théâtres. Son rebaptême survient dès le 18 décembre 1944 : elle rend hommage à René Boulanger (1901-1944), syndicaliste tué par les Allemands dans les geôles de Nantes, dont le sang est encore frais quand le décret est signé.
La rue porte en elle deux ou trois siècles de vie populaire et artistique. Au n° 48, le Waux-Hall d'Été ouvre ses portes vers 1764 : feux d'artifice, spectacles, et des plaisirs que les chroniqueurs qualifient pudiquement de « licencieux » — il fait salle comble jusqu'en 1777. Pas très loin, une manufacture de porcelaine tourne de 1781 à 1796. Le n° 23 abrite alors des réunions clandestines du Grand Orient de France renaissant, sous le Directoire. Un peu plus tôt, c'est le jeune Pierre-Jean de Béranger qui squatte une mansarde du n° 50 : il a vingt ans en 1800, rien en poche, et déjà des chansons plein la tête.
La rue voit naître, vivre et mourir une constellation de figures. Charles Lefeuve, qui allait écrire l'Histoire de Paris, rue par rue, maison par maison, voit le jour au n° 15 en 1818. En 1859, c'est Georges Seurat qui naît au n° 60, futur inventeur du pointillisme. Au n° 40, à partir de 1862, les compositeurs Robert Planquette et Charles Lecocq y forgent leurs opérettes les plus célèbres — Les Cloches de Corneville, Madame Angot — dans une salle qui, le 21 mai 1871, joue encore tandis que la Semaine sanglante commence à l'autre bout de Paris. L'acteur Frédérick Lemaître, géant du mélodrame, demeure au n° 7 et s'y éteint en 1876. Plus tard, dans les années 1935, le n° 38 accueille les réunions du Front populaire allemand fondé par Heinrich Mann : des exilés fuyant le nazisme se retrouvent autour d'une table de restaurant, chez la famille Gingold, pour résister de loin.
Aujourd'hui, entre la place de la République et le boulevard Saint-Martin, la rue conserve dans ses murs ces strates superposées : l'un des derniers lavoirs de Paris survive encore au n° 70, vestige obstinément concret d'un quotidien ouvrier que toute cette agitation intellectuelle n'a jamais vraiment effacé.