Deux heures et quart dans une voiture immobile, entouré par ceux qu'il est censé gouverner.
Le 18 avril 1791, lundi de Pâques, Louis XVI fait atteler son carrosse dans la cour des Tuileries. La destination officielle est le château de Saint-Cloud, où la famille royale avait l'habitude de passer la Semaine sainte. Rien d'extraordinaire en apparence. Mais Paris est en ébullition depuis des mois autour de la question religieuse — la Constitution civile du clergé, votée en juillet 1790, a divisé le pays entre prêtres assermentés et prêtres réfractaires. Le roi, catholique fervent, veut recevoir la communion d'un prêtre non assermenté. Tout le monde le sait. Et tout le monde comprend ce que ce départ signifie : le roi cherche à se soustraire, même brièvement, au regard de Paris.
La foule se masse place du Carrousel. Elle n'est pas là par hasard — les clubs, les sections, le bouche-à-oreille ont fait leur travail. Les gardes nationaux de la deuxième division, ceux du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint-Marcel, refusent de dégager le passage. Le carrosse est bloqué, portières fermées, le roi et Marie-Antoinette à l'intérieur.
La Fayette arrive avec Bailly, le maire de Paris. Pendant plus de deux heures, il tente de rétablir l'ordre constitutionnel — c'est-à-dire de permettre au roi d'exercer sa liberté de mouvement, garantie par la loi. Il harangue les gardes. Ils ne bougent pas. Il menace. Ils restent. La Fayette propose alors au roi la seule issue qui reste : proclamer la loi martiale et faire intervenir la troupe. Louis XVI refuse. « Je ne veux pas qu'on verse du sang pour moi. » Après deux heures et quart, le roi ordonne qu'on dételle. Il descend du carrosse avec la reine et rentre aux Tuileries, seul, son entourage dispersé par la foule.
L'humiliation est triple. Pour le roi, qui se découvre prisonnier de fait — non plus seulement ramené de Versailles en octobre 1789, mais désormais empêché de quitter Paris pour une résidence à dix kilomètres. Pour La Fayette, dont l'autorité sur sa propre Garde nationale vient de s'effondrer publiquement — les soldats citoyens ont obéi au peuple, pas à leur commandant. Pour la Constitution elle-même, qui prétend concilier la monarchie et la souveraineté populaire et qui, ce jour-là, révèle son impasse.
Au Club des Cordeliers, Danton et les orateurs les plus radicaux exploitent l'épisode. Si le roi veut fuir, c'est qu'il n'accepte pas la Révolution. Si La Fayette veut le laisser partir, c'est qu'il est son complice. Le raisonnement est simple, efficace, et pour l'essentiel juste.
Deux mois plus tard, dans la nuit du 20 au 21 juin, Louis XVI tente à nouveau de quitter Paris — cette fois en secret, déguisé, par la porte Saint-Martin, en direction de Montmédy et de la frontière. Il sera arrêté à Varennes. Le 18 avril lui avait montré qu'il ne partirait pas par la grande porte ; le 21 juin lui montrera qu'il ne partirait pas du tout.