Palais des Tuileries
Commencé en 1564 sur l'ordre de Catherine de Médicis, à l'emplacement d'anciennes fabriques de tuiles qui lui donnèrent son nom, le palais des Tuileries est pendant trois siècles le cœur battant du pouvoir français. Philibert Delorme en dessine les premiers plans ; les travaux s'étireront sur des décennies, le palais grandissant au rythme des règnes jusqu'à déployer une façade de plus de 260 mètres, avant d'être relié au Louvre en 1857. Résidence de presque tous les souverains — Henri IV, Louis XIV, Louis XVI, Napoléon, Louis-Philippe —, il est aussi, entre deux royautés, le siège de la République et du Consulat.
Mais les Tuileries ne sont pas seulement un palais : elles sont un théâtre au sens propre. Dans leur salle des Machines, l'Opéra de Paris s'installe de 1763 à 1770, puis la Comédie-Française jusqu'en 1782. C'est là que Voltaire, à quatre-vingt-trois ans, reçoit en mars 1778 l'ovation de sa vie pour Irène — et que la première du Barbier de Séville de Beaumarchais, en 1775, se solde par un four mémorable avant de devenir triomphe.
La Révolution s'en empare brutalement. En octobre 1789, Louis XVI y est ramené de Versailles par les femmes des marchés ; il n'en repartira plus libre. Le 10 août 1792, les sans-culottes et les fédérés marseillais prennent le palais d'assaut — c'est la fin de la monarchie. La Convention nationale s'y installe dans l'aile nord : c'est ici qu'elle abolit l'esclavage le 16 pluviôse an II, qu'elle vote la loi du Maximum, qu'elle adopte la Constitution de l'an I. Et c'est ici, le 9-10 thermidor an II, que Robespierre blessé est étendu sur une table du Comité de Salut public avant d'être conduit à l'échafaud. Le palais brûle le 23 mai 1871, incendié par les Communards dans les dernières heures de la Semaine sanglante. Il ne sera jamais reconstruit.
Noms successifs du lieu
- 1564 Construction du palais des Tuileries, résidence de Catherine de Médicis
- 1763 — 1782 Salle des Machines : siège de l'Opéra de Paris puis de la Comédie-Française
- 1789 — 1792 Résidence forcée de Louis XVI et de la famille royale
- 1793 — 1795 Siège de la Convention nationale et du Comité de Salut public (aile nord, pavillon de Flore rebaptisé pavillon de l'Égalité)
- 1800 — 1871 Résidence des Consuls, des empereurs et des rois (Napoléon Ier, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III)
- 23 mai 1871 Incendie volontaire par les Communards ; le palais est détruit et ne sera pas reconstruit
Événements à cette adresse
79 événements · 1564 — 1970L’architecte Gustave Clausse fit construire en 1870 un immeuble de style néo-Louis XIII au 9 rue Murillo, Paris 8e, dont il occupa le rez-de-chaussée et le premier étage, louant les étages supérieurs. Après l’incendie du palais des Tuileries en 1871 lors de la Commune de Paris, autour de 1881 Clausse récupéra des vestiges de ce palais, notamment une arcade et des chapiteaux fournis par Edmond Guillaume, architecte chargé de la démolition des Tuileries, pour orner la cour de son immeuble. Un buste, probablement d’Alphonse d’Este, provenant de Florence, ainsi que deux chapiteaux vénitiens, complètent cet ensemble décoratif. Les ouvertures du premier étage sont en plein cintre et ornées de céramiques polychromes, tandis que l’angle avec la rue Rembrandt présente des fenêtres en serlienne. Le plafond du salon du premier étage fut décoré d’anges musiciens par le peintre Albert Gérard.
Immeuble de la rue Murillo 9, Photo Mbzt, Wikimedia
Immeuble de la rue Murillo 9, Photo Mbzt, Wikimedia
Aux Tuileries, Agar récite Victor Hugo et la Bordas chante « La Canaille ». À l’autre bout de Paris, les Versaillais franchissent les remparts.
Depuis que la Commune est maîtresse des Tuileries, l’ancien palais impérial s’est ouvert au peuple. On y donne des fêtes et des concerts, dans le salon des Maréchaux comme au jardin, au profit des blessés de la Garde nationale, des veuves et des orphelins des fédérés. La Fédération des artistes du spectacle, qui veut rendre du travail aux chanteurs et aux comédiens, participe activement à leur organisation. Le 6 mai, le 10 mai, le 18 mai, où l’on donne trois concerts à la suite, la foule se presse dans les salons de l’Empereur déchu.
Le dimanche 21 mai 1871, un dernier grand concert est donné, au jardin cette fois, au profit des veuves et des orphelins. Deux vedettes de la Commune sont à l’affiche. La tragédienne Agar, de la Comédie-Française, lit des passages des « Châtiments », le réquisitoire en vers de Victor Hugo contre Napoléon III ; le 6 mai déjà, elle était venue réciter « La Marseillaise » aux Tuileries. La chanteuse Rosa Bordas, « la Bordas », qui s’est fait connaître au Grand Concert parisien et au théâtre du Châtelet, entre en scène vêtue d’un péplos blanc, enveloppée dans un grand drapeau rouge, et chante « La Canaille », la chanson des pauvres qui revendiquent fièrement le nom qu’on leur jette au visage.
Au même moment, vers trois heures, un agent versaillais fait signe aux assiégeants depuis le rempart du Point-du-Jour : le bastion n’est plus gardé. Deux heures plus tard, les premiers soldats entrent dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Au jardin, on écoute la musique en tâchant d’oublier la canonnade ; personne ne sait encore rien ; le soir, le délégué à la Guerre, Delescluze, fait même afficher que l’ennemi est repoussé. C’est le premier jour de la Semaine sanglante.
Deux jours plus tard, le 23 mai, les communards Bergeret, Bénot et Boudin font entrer dans la cour des fourgons de poudre, de pétrole et de goudron, et mettent le feu au palais. Les Tuileries brûlent jusqu’au 26 mai ; leurs ruines seront rasées en 1883.
Les artistes paient le prix de leur engagement. On fait de ces soirées un crime à Agar, qui se défend simplement : elle est, dit-elle, « partout où je puis être en aide aux malheureux ». Elle doit quitter la Comédie-Française en 1872 ; il lui faudra six ans d’ostracisme avant d’y être rappelée. La Bordas tombe dans l’oubli ; quand elle remonte sur scène, trois ans plus tard, la presse conservatrice l’éreinte.
À l'annonce de la défection de l'armée du général Bedeau, Thiers conseille à Louis-Philippe de partir à St Cloud pour y rassembler des troupes et faire un retour offensif sur Paris... Déjà !
Dans les dernières heures de la monarchie de Juillet, la scène se joue encore aux Tuileries. Louis‑Philippe hésite, tergiverse, espérant qu’un dernier rééquilibrage militaire pourra sauver la situation. C’est là qu’intervient Adolphe Thiers, vieux routier de 1830, déjà obsédé par l’idée de « rétablir l’ordre » par la force. Quand on lui apprend que l’armée du général Bedeau commence à flancher, que les troupes fraternisent ou reculent devant l’insurrection, il comprend que le rapport de force à Paris est perdu pour le moment.
Son conseil au roi est alors très révélateur : quitter la capitale pour gagner Saint‑Cloud, y regrouper des forces fidèles et organiser un retour offensif sur Paris. Autrement dit, abandonner provisoirement le centre du pouvoir politique, laisser l’insurrection occuper le terrain, mais pour mieux revenir plus tard avec la supériorité militaire. Ce schéma – se retirer devant la rue, laisser monter une expérience révolutionnaire, puis revenir l’écraser – annonce déjà ce que Thiers mettra en pratique en 1871 contre la Commune : départ à Versailles, recomposition de l’armée, reconquête sanglante de la ville.
En 1848, le plan ne se réalise pas vraiment : la monarchie s’effondre plus vite que prévu, Louis‑Philippe prend la route de l’exil plutôt que celle d’une contre‑offensive organisée. Mais l’épisode des Tuileries, ce 24 février, montre bien comment Thiers pense la politique dans les moments de crise : accepter, si nécessaire, une retraite tactique, pourvu que la bourgeoisie conserve l’armée, l’argent et les appuis internationaux qui permettent ensuite de revenir frapper fort. Derrière le conseil donné au roi, on voit déjà se dessiner le futur « bourreau de la Commune ».
Au matin du 24 février 1848, la monarchie de Juillet a encore l’air en place, mais tout est déjà en train de se défaire. Les barricades se multiplient, la Garde nationale ne sait plus de quel côté se mettre, et une partie de la bourgeoisie préfère désormais la République à un roi devenu encombrant. Louis‑Philippe tente un dernier numéro d’équilibriste : il abdique en faveur de son petit‑fils, avec la duchesse d’Orléans comme régente. Mais ni la rue ni les députés ne se contentent de ce bricolage dynastique. La Chambre est envahie, les insurgés marchent vers les Tuileries : le pouvoir lui échappe.
C’est là qu’intervient le fameux souterrain de la terrasse du Bord de l’Eau. Plutôt que de sortir par les grandes portes du palais, Louis‑Philippe s’éclipse par un passage discret sous la terrasse qui longe la Seine, pour déboucher du côté de l’actuelle place de la Concorde. Habillé comme un bourgeois ordinaire, il grimpe dans une voiture louée et prend la route de Saint‑Cloud, puis de l’exil anglais. Pendant qu’il disparaît par en dessous, les insurgés montent par les escaliers officiels, envahissent les salons, renversent le trône, s’approprient les symboles de la monarchie. Au‑dessus, le peuple occupe le décor du pouvoir ; en dessous, le roi sort par la trappe.
Vu avec les lunettes de Marx, cette scène n’est pas qu’une bonne histoire. Elle résume le rôle et la fin de la monarchie de Juillet. En 1830, Louis‑Philippe avait été installé par la bourgeoisie comme un roi « raisonnable », chargé de protéger les intérêts des possédants dans un cadre plus libéral. En 1848, la même bourgeoisie accepte de se débarrasser du roi pour sauver l’essentiel : ses positions économiques et son influence politique, qu’elle espère prolonger sous forme républicaine. Le souterrain incarne ce mouvement : on laisse filer la couronne, à condition que l’ordre social tienne. En surface, les ouvriers et les petits gens, eux, commencent à imaginer une République qui toucherait aussi à la propriété et au travail. Entre la fuite discrète de Louis‑Philippe et la prise bruyante des Tuileries, on voit se dessiner le conflit à venir entre République bourgeoise et aspirations populaires.
Le 24 février 1848, en début d’après‑midi, le Palais des Tuileries devient l’un des grands théâtres de la chute de la monarchie de Juillet. La veille au soir, la fusillade du boulevard des Capucines a transformé une crise politique en véritable insurrection, et Louis‑Philippe, débordé, a abdiqué avant de fuir vers l’exil. Tandis que le pouvoir se déplace vers l’Hôtel de Ville, une foule composite – ouvriers, étudiants, gardes nationaux mêlés – se dirige vers la résidence royale, presque sans rencontrer de résistance : les troupes ont décroché, la garde nationale hésite ou fraternise, les domestiques sont livrés à eux‑mêmes.
L’« assaut » des Tuileries tient donc autant de la marche triomphale que de la prise symbolique. On franchit les grilles, on investit les salons, on s’assoit dans les fauteuils des rois, on ouvre les armoires, on se promène dans les appartements comme dans un musée soudain gratuit. Au centre de cette occupation, un geste concentre la charge politique du moment : le trône est renversé dans la salle du trône, son portrait est « fusillé », puis l’ensemble est emporté en cortège jusqu’à la Bastille pour y être brûlé au pied de la colonne de Juillet. La révolution ne se contente pas de chasser le roi ; elle s’en prend à ses symboles, comme pour fermer définitivement la parenthèse monarchique commencée en 1815.
Les récits et les images contemporains insistent sur cette tension : d’un côté, les élites conservatrices dénoncent un pillage, un déchaînement de vandalisme ; de l’autre, on voit une sorte d’iconoclasme ritualisé, encadré en partie par la garde nationale, où l’on vise moins les œuvres que les emblèmes du pouvoir. Le palais, promis quelques décennies plus tard à la démolition, devient pour quelques heures le décor d’un transfert de souveraineté : les insurgés arpentent les pièces, emportent drapeaux, lambeaux d’étoffes, fragments de décor comme autant de « morceaux » d’un pouvoir qui ne se veut plus royal mais populaire. Dans la cartographie de la journée du 24 février, la prise des Tuileries est ainsi l’un des moments charnières qui relient les barricades du matin à la proclamation de la République.,%20Carnavalet-800.webp)
Dans la journée du 20 mars 1815, Paris change deux fois de maître.
Dans la nuit du 19 au 20, Louis XVIII quitte les Tuileries. Napoléon a débarqué à Golfe-Juan le 1er mars, il remonte la France sans tirer un coup de feu — les troupes envoyées l'arrêter se rallient les unes après les autres. Le roi le sait depuis plusieurs jours. Il part comme il peut : en carrosse, par la barrière de Clichy, vers l'exil flamand. On dit qu'il a les pieds gonflés par la goutte et qu'il pleure.
Dans les Tuileries qu'il vient d'abandonner, les draps sont encore chauds.
Le soir, Napoléon entre dans Paris. Il n'a pas eu à se battre. À Auxerre, Ney lui avait juré de le ramener en cage — et avait retourné son armée. À Lyon, les Bourbons avaient disparu avant son arrivée. La route était ouverte. Il arrive aux Tuileries vers neuf heures du soir, porté à bras d'hommes par la foule et les soldats jusqu'à l'escalier de la Reine, incapable de marcher tant il est étreint de toutes parts.
C'est Lenotre qui raconte la scène : dans le palais que Louis XVIII occupait encore le matin, Napoléon s'installe. Il reste cent jours. Waterloo est le 18 juin.
Ce 20 mars 1815, les Tuileries ont vu partir un roi boiteux et rentrer un empereur porté en triomphe. Le même escalier, le même soir.
« Du pain et la Constitution de 1793 ! » Dans la salle des séances des Tuileries, une tête au bout d’une pique se dresse devant le président.
Paris a faim. L’hiver 1794-1795 a été le plus rude depuis celui de 1709 : les fleuves ont gelé, les routes sont restées impraticables, et l’on a vu les loups s’avancer jusqu’aux portes de la ville. Depuis la chute de Robespierre, la Convention thermidorienne est revenue à la liberté du commerce ; le maximum du prix des grains a été aboli à Noël 1794, et l’assignat s’effondre : en avril, il ne vaut plus que 8 % de sa valeur. Les rations de pain distribuées aux Parisiens diminuent de semaine en semaine. Le 12 germinal (1er avril 1795), une première manifestation a déjà marché sur la Convention ; le général Pichegru l’a dispersée sans violence.
Le 1er prairial an III, 20 mai 1795, les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel marchent de nouveau sur la Convention. Depuis mai 1793, l’assemblée siège aux Tuileries, dans l’ancienne salle des Machines réaménagée par l’architecte Gisors. Femmes et sans-culottes y font irruption en réclamant « du pain et la constitution de l’an I » : des mesures contre la disette, et l’application de la constitution démocratique votée le 24 juin 1793, jamais mise en vigueur.
Le député des Hautes-Pyrénées Jean-Bertrand Féraud, chargé avec Barras et Rouyer de surveiller l’arrivée des subsistances à Paris, tente de barrer aux émeutiers l’accès à la tribune ; il est tué. On lui tranche la tête, on la plante sur une pique et on la présente au président de séance, Boissy d’Anglas. Celui-ci la salue, se rassoit, se couvre — et refuse de céder. On a longtemps dit que Féraud avait été tué par méprise, confondu avec son collègue Fréron ; les historiens pensent plutôt que la foule savait qui il était. « Le peuple en colère n’a pas tué au hasard », écrit Pierre Serna : Féraud était l’homme du ravitaillement, et il venait de se battre avec les émeutiers.
Dans la nuit, la garde nationale et les troupes des généraux Menou et Murat dégagent l’assemblée. Les sections sont désarmées. Quatorze députés montagnards, accusés d’avoir soutenu l’insurrection, sont décrétés d’arrestation ; six d’entre eux — Romme, Goujon, Duquesnoy, Bourbotte, Duroy et Soubrany —, condamnés à mort le 17 juin, tentent de se donner la mort avant l’échafaud. Prairial est la dernière insurrection populaire de la Révolution ; il faudra attendre 1830 pour revoir Paris se soulever ainsi.
La scène de Boissy d’Anglas saluant la tête de Féraud a fait le bonheur des peintres. En 1830, Guizot, ministre de l’Intérieur, ouvre un concours pour orner le Palais-Bourbon de ce « Boissy d’Anglas tenant tête à l’émeute » ; cinquante-trois peintres y répondent, dont Delacroix, et c’est Auguste Vinchon qui l’emporte. Des Tuileries, en revanche, il ne reste rien : incendiées pendant la Commune, le 23 mai 1871, leurs ruines ont été abattues en 1883.
On ne demande pas du pain à une assemblée nationale ; on vient en chercher, par milliers, avec des piques.
Le 4 septembre 1793, les faubourgs de Paris sont en mouvement depuis l'aube. Des milliers d'ouvriers, de petits artisans, de gardes nationaux se rassemblent dans les rues du Marais et du Faubourg Saint-Antoine. Les Hébertistes, qui réclament depuis des semaines une politique sociale plus radicale, ont donné le signal. Le lendemain, la foule envahit le Palais des Tuileries qui abrite la Convention nationale et lui impose ses exigences : du pain, des salaires, et la mise à l'arrêt des ennemis de l'intérieur.
La Convention cède. Elle vote en quelques jours la loi du maximum général des prix et des salaires, qui fixe par décret les tarifs des denrées de première nécessité. Elle décide la création d'une armée révolutionnaire chargée de réquisitionner les grains dans les campagnes et de poursuivre les accapareurs. Elle inscrit officiellement la Terreur à l'ordre du jour comme méthode de gouvernement.
La journée des 4-5 septembre 1793 est l'un des grands tournants de la Révolution. Elle marque la victoire momentanée des sections populaires sur les tendances modérées et bourgeoises de la Convention. Mais cette victoire a un prix immédiat : le 6 septembre, Jacques Roux, le curé rouge qui avait été le porte-parole le plus intransigeant des sections pauvres, est arrêté. La Convention, qui vient de lui arracher ses concessions, entend reprendre la main sur un mouvement qu'elle a utilisé mais qu'elle craint.
Pour Marx et Engels, qui étudieront de près cet épisode, la journée de septembre 1793 illustre la contradiction fondamentale de tout processus révolutionnaire bourgeois : la bourgeoisie jacobine a besoin du peuple pour renverser l'Ancien Régime et défendre la République contre ses ennemis extérieurs, mais elle recule dès que ce peuple formule des revendications qui menacent la propriété. Les concessions du 5 septembre sont réelles, mais elles n'entament pas le principe de la propriété privée qu'exigeaient les enragés les plus radicaux.
L'armée révolutionnaire sera dissoute cinq mois plus tard. Le Maximum sera abrogé par les thermidoriens en décembre 1794, et sa disparition provoquera dans les semaines suivantes une flambée des prix qui précipitera la misère des faubourgs. Mais pendant quelques semaines à l'automne 1793, dans les marchés parisiens, le prix du pain fut contrôlé, et les riches durent payer leurs denrées au même prix que les pauvres.
La Constitution n'a pas vingt-quatre heures : un prêtre de la section des Gravilliers vient déjà dire aux députés qu'elle ne vaut rien pour ceux qui ont faim.
La Constitution montagnarde a été votée la veille, 24 juin 1793. Suffrage universel masculin, droit à l'insurrection, droit au travail et à l'assistance — c'est le texte le plus démocratique que la France ait produit. La Convention peut s'estimer satisfaite. Mais le 25 juin, à la barre de l'Assemblée, un homme vient troubler la célébration.
Jacques Roux est prêtre, vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs, dans la section des Gravilliers — le cœur du Paris artisan et ouvrier, entre le Temple et les Halles. Il se présente au nom de sa section et avec l'appui du club des Cordeliers, qui a approuvé son texte deux jours plus tôt. Derrière lui, une délégation. Dans ses mains, une adresse qui passera à la postérité sous le nom de Manifeste des Enragés.
Le ton est donné dès les premières lignes : « Cent fois cette enceinte sacrée a retenti des crimes des égoïstes et des fripons ; vous nous avez toujours promis de frapper les sangsues du peuple. L'acte constitutionnel va être présenté à la sanction du souverain ; y avez-vous proscrit l'agiotage ? Non. Avez-vous prononcé la peine de mort contre les accapareurs ? Non. Eh bien ! nous vous déclarons que vous n'avez pas tout fait pour le bonheur du peuple. »
Roux ne discute pas : il accuse. La liberté, dit-il, « n'est qu'un vain fantôme quand une classe d'hommes peut affamer l'autre impunément ». Il exige la peine de mort contre les accapareurs, la taxation des denrées de première nécessité, l'interdiction du commerce du numéraire, le cours forcé de l'assignat. Autrement dit : le droit à la subsistance prime le droit de propriété. C'est la ligne que la révolution bourgeoise refuse de franchir.
La Convention réagit avec une violence unanime. Montagnards, Plaine — tout le monde se retrouve contre le curé des Gravilliers. Robespierre, puis Billaud-Varenne et Legendre, demandent qu'il soit chassé de la barre. La proposition est adoptée. Tous les pétitionnaires sont admis aux honneurs de la séance — sauf Jacques Roux, qui sort sous les huées.
Le 28 juin, aux Jacobins, Robespierre prononce contre lui un réquisitoire cinglant : Roux est un « homme ignare », un « intrigant qui veut s'élever sur les débris des puissances que nous avons abattues », un « prêtre digne émule des fanatiques de la Vendée ». Le 30, les Cordeliers eux-mêmes l'excluent, sous la pression jacobine. Le mouvement des Enragés est brisé. Roux sera arrêté en septembre et se donnera la mort en prison le 10 février 1794, en se poignardant.
Le Manifeste des Enragés pose une question que la Révolution ne résoudra pas : à quoi servent les droits politiques quand la misère les rend inaccessibles ? C'est exactement la question que Marx reprendra un demi-siècle plus tard dans La Question juive (1843), en opposant l'émancipation politique — les droits formels du citoyen — à l'émancipation humaine réelle, toujours entravée par l'inégalité matérielle. Ce que Roux crie à la barre de la Convention, Marx le formulera en système : les droits de l'homme ne sont que les droits du propriétaire égoïste, séparé de la communauté.
Quatre-vingt mille hommes en armes cernent les Tuileries. Quand les députés veulent sortir, les canons se tournent vers eux.
Au printemps 1793, la Convention se déchire. D’un côté, les Montagnards, soutenus par la Commune de Paris, les Jacobins et les sans-culottes des sections ; de l’autre, les Girondins, qui ont voulu en janvier soumettre le sort du roi à un appel au peuple et que Paris accuse de paralyser la Révolution. Le 15 avril, trente-cinq sections sur quarante-huit réclament l’exclusion de vingt-deux d’entre eux. Les Girondins répondent par une commission de douze membres chargée d’enquêter sur les menées de la Commune ; elle fait arrêter Hébert, le rédacteur du « Père Duchesne ». Le président de l’Assemblée, le girondin Isnard, va jusqu’à menacer Paris d’anéantissement si de nouvelles insurrections éclatent.
Une première insurrection, le 31 mai, n’obtient que la dissolution de la commission des Douze. Le dimanche 2 juin, le comité insurrectionnel recommence. Quatre-vingt mille gardes nationaux et citoyens en armes, commandés par François Hanriot, cernent les Tuileries, où la Convention siège depuis le 10 mai dans l’ancienne salle des Machines, et braquent leurs canons sur le palais. Une députation vient exiger l’arrestation immédiate des chefs girondins. Après un débat confus, les députés décident de sortir en corps, derrière leur président Hérault de Séchelles, pour forcer le passage. Hanriot leur répond d’un ordre bref : « Canonniers, à vos pièces ! » Les représentants du peuple regagnent leur salle.
Sur la proposition de Couthon, la Convention décrète alors l’arrestation, à leur domicile, de dix-neuf députés girondins — parmi eux Brissot, Vergniaud, Pétion, Buzot et Lanjuinais —, de dix membres de la commission des Douze, dont Kervélégan, Boilleau, Henry-Larivière et Rabaut-Saint-Étienne, et de deux ministres, Clavière et Lebrun-Tondu. Membre des Douze, Boyer-Fonfrède est excepté du décret à la demande de Legendre, pour s’être opposé à l’arrestation d’Hébert.
Mal gardés, plusieurs proscrits s’enfuient et vont soulever la Normandie, la Bretagne, le Sud-Ouest et le Midi : c’est l’insurrection fédéraliste. Soixante-quinze députés signent des protestations contre la journée. La répression frappe à l’automne : jugés par le Tribunal révolutionnaire, Brissot, Vergniaud et leurs compagnons sont guillotinés le 31 octobre 1793. Épargné en juin, Boyer-Fonfrède est du nombre.
Le palais des Tuileries a brûlé en mai 1871 et ses ruines ont été rasées en 1883. De la salle des Machines, qui occupait l’aile nord, il ne reste rien ; le pavillon de Marsan, lui, est toujours debout.
Deux heures et quart dans une voiture immobile, entouré par ceux qu'il est censé gouverner.
Le 18 avril 1791, lundi de Pâques, Louis XVI fait atteler son carrosse dans la cour des Tuileries. La destination officielle est le château de Saint-Cloud, où la famille royale avait l'habitude de passer la Semaine sainte. Rien d'extraordinaire en apparence. Mais Paris est en ébullition depuis des mois autour de la question religieuse — la Constitution civile du clergé, votée en juillet 1790, a divisé le pays entre prêtres assermentés et prêtres réfractaires. Le roi, catholique fervent, veut recevoir la communion d'un prêtre non assermenté. Tout le monde le sait. Et tout le monde comprend ce que ce départ signifie : le roi cherche à se soustraire, même brièvement, au regard de Paris.
La foule se masse place du Carrousel. Elle n'est pas là par hasard — les clubs, les sections, le bouche-à-oreille ont fait leur travail. Les gardes nationaux de la deuxième division, ceux du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint-Marcel, refusent de dégager le passage. Le carrosse est bloqué, portières fermées, le roi et Marie-Antoinette à l'intérieur.
La Fayette arrive avec Bailly, le maire de Paris. Pendant plus de deux heures, il tente de rétablir l'ordre constitutionnel — c'est-à-dire de permettre au roi d'exercer sa liberté de mouvement, garantie par la loi. Il harangue les gardes. Ils ne bougent pas. Il menace. Ils restent. La Fayette propose alors au roi la seule issue qui reste : proclamer la loi martiale et faire intervenir la troupe. Louis XVI refuse. « Je ne veux pas qu'on verse du sang pour moi. » Après deux heures et quart, le roi ordonne qu'on dételle. Il descend du carrosse avec la reine et rentre aux Tuileries, seul, son entourage dispersé par la foule.
L'humiliation est triple. Pour le roi, qui se découvre prisonnier de fait — non plus seulement ramené de Versailles en octobre 1789, mais désormais empêché de quitter Paris pour une résidence à dix kilomètres. Pour La Fayette, dont l'autorité sur sa propre Garde nationale vient de s'effondrer publiquement — les soldats citoyens ont obéi au peuple, pas à leur commandant. Pour la Constitution elle-même, qui prétend concilier la monarchie et la souveraineté populaire et qui, ce jour-là, révèle son impasse.
Au Club des Cordeliers, Danton et les orateurs les plus radicaux exploitent l'épisode. Si le roi veut fuir, c'est qu'il n'accepte pas la Révolution. Si La Fayette veut le laisser partir, c'est qu'il est son complice. Le raisonnement est simple, efficace, et pour l'essentiel juste.
Deux mois plus tard, dans la nuit du 20 au 21 juin, Louis XVI tente à nouveau de quitter Paris — cette fois en secret, déguisé, par la porte Saint-Martin, en direction de Montmédy et de la frontière. Il sera arrêté à Varennes. Le 18 avril lui avait montré qu'il ne partirait pas par la grande porte ; le 21 juin lui montrera qu'il ne partirait pas du tout.
Rassemblement de 400 nobles qui tentent de désarmer la Garde nationale pour "libérer" Louis XVI ; on leur donnera le nom de "chevaliers du poignard".
Le 28 février 1791, le château des Tuileries devient le théâtre d’un coup de force royaliste avorté, passé à la postérité sous le nom de « journée des poignards ». Tandis qu’un mouvement populaire se dirige vers Vincennes pour démolir le donjon, plusieurs centaines de gentilshommes, alertés par la rumeur d’un danger pesant sur le roi, convergent vers les appartements de Louis XVI, cartes d’entrée en poche. Beaucoup sont officiers, anciens attachés de la Maison du Roi ou membres de cercles monarchiques : ils ont transformé armoires et placards en arsenaux, d’où sortent pistolets, épées courtes et poignards, qu’ils portent parfois sans même chercher à les dissimuler.
Leur projet est flou, mais leur intention claire : se placer en garde rapprochée du roi pour le « protéger » de la Garde nationale et, si l’occasion se présente, l’emmener hors de Paris, au besoin en désarmant les gardes postés dans le palais. Dans les couloirs, on croise notamment Alexandre de Rougeville, futur protagoniste des tentatives d’évasion de Marie‑Antoinette, et d’autres nobles restés fidèles à la monarchie. Rapidement, la rumeur enfle dans les rangs de la Garde nationale : les Tuileries seraient remplies de gens armés, prêts à tirer. Le major‑général Gouvion, puis La Fayette lui‑même, arrivent au château avec des renforts.
La scène qui suit est restée célèbre. La Fayette fait encercler les appartements, admoneste vertement les nobles et exige la remise des armes. Louis XVI, inquiet d’un affrontement sanglant entre ses partisans et la Garde nationale, ordonne aux gentilshommes de se retirer. Ceux‑ci résistent d’abord, arguant de leur zèle à défendre le roi, puis doivent céder : ils sont désarmés par les grenadiers, fouillés, et contraints de sortir entre deux haies de gardes nationaux, sous les huées et les insultes des soldats‑citoyens.
C’est de cette journée que leur vient le surnom de « chevaliers du poignard », titre à la fois moqueur et inquiétant qui souligne le contraste entre leur prétention chevaleresque et le caractère maladroit, presque complotiste, de leur intervention. L’épisode montre un roi pris entre deux feux : d’un côté des soutiens nobles prêts à la violence, de l’autre une Garde nationale qui se veut garante de la Révolution. En faisant désarmer ses propres partisans, Louis XVI tente d’éviter le pire, mais il révèle aussi à quel point la monarchie est désormais dépendante d’une force armée devenue, elle, profondément révolutionnaire.
Elles étaient parties chercher du pain ; elles reviennent avec le roi.
Le cortège est parti la veille de la place de Grève. Six à sept mille femmes, des poissardes des Halles, des ouvrières, des marchandes, remontant les Champs-Élysées sous la pluie, armées de piques, de couteaux de cuisine et de quelques canons traînés à bras. Reine Audu marche en tête, Stanislas Maillard négocie, Théroigne de Méricourt est de la partie. La Garde nationale de La Fayette a suivi, contrainte par ses propres soldats.
Dans la nuit du 5 au 6 octobre, la foule force les grilles du château de Versailles. Des gardes du corps sont tués. Marie-Antoinette fuit ses appartements par un passage dérobé. Au matin, la foule réclame le roi au balcon. Louis XVI paraît. Puis la reine, seule, sous les huées, qui s'incline longuement. La Fayette lui baise la main : le geste calme la place.
Puis vient la demande de fond : que le roi vienne à Paris. Louis XVI accepte. Le 6 octobre 1789, dans l'après-midi, le cortège reprend la route en sens inverse. Devant, les femmes portent des pains au bout de leurs piques et chantent qu'elles ramènent "le boulanger, la boulangère et le petit mitron." Derrière suivent les carrosses royaux, la Garde nationale, cent chariots de blé pris aux réserves de Versailles.
À l'Hôtel de Ville, Bailly, maire de Paris, accueille la famille royale. La réception est enthousiaste. On croit encore possible une monarchie constitutionnelle réconciliée avec son peuple. Le roi prononce quelques mots aimables.
Puis la famille royale gagne le palais des Tuileries, inhabité depuis Louis XIV, poussiéreux, mal chauffé. Elle y sera de fait assignée à résidence. Le roi ne quittera plus Paris que pour la fuite manquée de Varennes en juin 1791, qui achèvera de ruiner sa crédibilité.
Le pouvoir a changé de lieu. Versailles était le château où le roi convoquait la France ; les Tuileries sont le palais où Paris surveille le roi. En un jour et une nuit, des femmes qui réclamaient du pain ont déplacé le centre politique du royaume. L'Assemblée constituante suivra le mouvement et s'installera à Paris quelques jours plus tard.
Le 30 mars 1778, Voltaire assiste pour la première fois depuis vingt-huit ans à une représentation de ses œuvres à Paris. Il a quatre-vingt-trois ans, il est épuisé, il sait qu'il va mourir. La salle des Tuileries est comble.
La pièce est Irène — une tragédie à vrai dire médiocre, que Voltaire lui-même jugeait faible. Mais ce n'est pas Irène que Paris est venu voir. C'est Voltaire. Quand il entre dans sa loge, la salle entière se lève. Les acteurs, après la représentation, apportent sur scène le buste du philosophe et le couronnent de lauriers en sa présence. La foule crie, pleure, acclame. Voltaire, dit-on, murmure à son voisin que l'on veut le faire mourir de joie.
Il était parti en 1750 pour la cour de Frédéric II de Prusse, puis s'était installé à Ferney, aux portes de Genève, hors de portée du roi de France qui ne lui pardonnait pas ses irrévérences. Vingt-huit ans d'exil intérieur, pendant lesquels il avait écrit sans relâche, combattu les injustices, pris fait et cause pour Calas, pour Sirven, pour le chevalier de La Barre. Le Paris qu'il retrouvait en 1778 l'accueillait comme un héros.
Ce même 30 mars, il est élu à la présidence de l'Académie française. Il mourra le 30 mai. L'Église lui refusera une sépulture religieuse à Paris — on l'enterrera en Champagne, en secret. Treize ans plus tard, la Révolution rapatriera ses cendres au Panthéon.
Aujourd'hui
Le palais n'existe plus : seuls subsistent les pavillons de Flore et de Marsan, aux deux extrémités, intégrés au Louvre. Dans l'allée derrière l'Orangerie, quelques vestiges lapidaires ont été transférés et restent visibles. L'emplacement du palais disparu est aujourd'hui une esplanade ouverte entre le jardin des Tuileries et la cour du Louvre.
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