Le 30 mars 1778, Voltaire assiste pour la première fois depuis vingt-huit ans à une représentation de ses œuvres à Paris. Il a quatre-vingt-trois ans, il est épuisé, il sait qu'il va mourir. La salle des Tuileries est comble.
La pièce est Irène — une tragédie à vrai dire médiocre, que Voltaire lui-même jugeait faible. Mais ce n'est pas Irène que Paris est venu voir. C'est Voltaire. Quand il entre dans sa loge, la salle entière se lève. Les acteurs, après la représentation, apportent sur scène le buste du philosophe et le couronnent de lauriers en sa présence. La foule crie, pleure, acclame. Voltaire, dit-on, murmure à son voisin que l'on veut le faire mourir de joie.
Il était parti en 1750 pour la cour de Frédéric II de Prusse, puis s'était installé à Ferney, aux portes de Genève, hors de portée du roi de France qui ne lui pardonnait pas ses irrévérences. Vingt-huit ans d'exil intérieur, pendant lesquels il avait écrit sans relâche, combattu les injustices, pris fait et cause pour Calas, pour Sirven, pour le chevalier de La Barre. Le Paris qu'il retrouvait en 1778 l'accueillait comme un héros.
Ce même 30 mars, il est élu à la présidence de l'Académie française. Il mourra le 30 mai. L'Église lui refusera une sépulture religieuse à Paris — on l'enterrera en Champagne, en secret. Treize ans plus tard, la Révolution rapatriera ses cendres au Panthéon.