Plaque Yves Toudic, Rue Meslay - Rue du Temple, Paris 3.
Ce 14 juillet 1944, la police en uniforme laisse défiler la foule sans broncher — sauf une poignée d'hommes en civil, embusqués à l'angle de la rue Meslay.
Le 14 juillet 1944 est le dernier de l'Occupation. Six semaines seulement séparent Paris de sa libération, et la ville le sent. Radio Londres, le Conseil national de la Résistance et le Comité parisien de libération ont appelé la population à sortir : tracts, papillons et journaux clandestins circulent par milliers. Près de cent mille personnes descendent dans les rues de la région parisienne, la place de la République figurant parmi les points de rassemblement. Fait nouveau, la police en tenue n'intervient guère — elle sent, elle aussi, que le vent a tourné.
Mais tous les policiers ne regardent pas ailleurs. À l'angle de la rue du Temple et de la rue Meslay, dans le 3e arrondissement, quelques inspecteurs en civil guettent. Yves Toudic, quarante-trois ans, se dirige vers la République — une manifestation qu'il a contribué à organiser. Terrassier breton devenu permanent du bâtiment, il est depuis septembre 1940 le responsable des comités populaires du Bâtiment pour la région parisienne, ces organes clandestins par lesquels le Parti communiste maintient la lutte à l'usine et sur les chantiers. Les hommes en civil le reconnaissent. Ils l'abattent sur le trottoir, devant le 2 de la rue Meslay.
Ces hommes ne sont pas des Allemands. Ce sont des Français, des fonctionnaires de la préfecture de police : les Brigades spéciales des Renseignements généraux. Créées en 1941 sous l'égide de Pierre Pucheu, la BS1 puis la BS2 « anti-terroriste » avaient une mission précise — traquer l'« ennemi intérieur », c'est-à-dire d'abord les communistes. Patientes, méthodiques, expertes en filatures et en fichage, elles avaient arrêté près de 3 200 personnes entre 1941 et 1944, livrées pour la plupart aux Allemands. C'est à elles que l'on doit le démantèlement des Bataillons de la jeunesse en 1942, puis celui des FTP-MOI du groupe Manouchian en 1943. La guerre d'Occupation avait aussi ce visage-là : une police française faisant la chasse à ses propres ouvriers.
Toudic était de ceux-là. Né en 1901 à Plourac'h, dans les Côtes-du-Nord, fils de laboureur, il était monté travailler comme terrassier sur les chantiers de la région parisienne et s'était fixé à Versailles, où il devint l'un des animateurs communistes locaux. En janvier 1936, au congrès de réunification syndicale, il entre à la commission exécutive de l'Union des syndicats de la région parisienne ; en 1938, il est secrétaire du comité régional du Bâtiment et siège à la fédération CGT. La clandestinité de 1940 ne fait que déplacer son combat sur un autre terrain — celui des comités populaires, où l'on organise la résistance quotidienne des travailleurs sous le nez de l'occupant.
Il n'atteindra jamais la place de la République. Le paradoxe est resté inscrit dans la topographie parisienne : la rue qui porte aujourd'hui son nom, dénommée par arrêté du 8 juin 1946, se trouve dans le 10e arrondissement, à quelques centaines de mètres au nord-est de la République — mais c'est rue Meslay, dans le 3e, qu'Yves Toudic est tombé. Une plaque y rappelle l'endroit exact, devant le 2, à ce coin de rue qu'il longeait pour rejoindre une manifestation à laquelle, six semaines avant la Libération, il n'arrivera pas. Les inspecteurs qui l'avaient abattu, eux, seraient traqués à leur tour dès l'insurrection d'août.