Histoire de la rue
Né d'une volonté royale autant que d'un caprice urbanistique, le boulevard Saint-Martin doit son nom à la proximité de l'antique rue Saint-Martin, l'un des grands axes nord-sud de la capitale. Il voit le jour par arrêt du Conseil du Roi du 7 juin 1670, quand Louis XIV entreprend de transformer les vieux remparts de Charles V en une grande promenade plantée — ce qui deviendra la ceinture des Grands Boulevards. La démesure est dans l'air du temps : dès 1674, on dresse sur le boulevard (alors appelé « Nouveau cours ») un arc de triomphe célébrant la prise de Besançon, symbole de la gloire solaire du monarque. Quelques décennies plus tard, à l'emplacement du futur n° 18, un cimetière réservé aux protestants étrangers y est toléré entre 1720 et 1762, discret îlot confessionnel au bord d'un boulevard déjà mondain.
C'est le Théâtre de la Porte Saint-Martin, au 18 boulevard, qui concentre le plus dense des mémoires. Construit en soixante-cinq jours sur un caprice de Marie-Antoinette, il accueille l'Opéra de 1781 à 1794. L'histoire s'y noue très vite : en 1789, la salle ferme en protestation contre le renvoi de Jacques Necker, geste politique autant qu'artistique. Deux ans après, le cortège funèbre de Voltaire s'y arrête en marche vers le Panthéon. Sous la Monarchie de Juillet, le théâtre devient un temple du romantisme où Victor Hugo crée Marion Delorme (1831) puis Lucrèce Borgia (1833) ; Alexandre Dumas père, mis en joue par un soldat lors des troubles de 1832, y trouve refuge. Le boulevard voisin n'est pas en reste : au n° 29, dans un passage couvert typique du quartier, naît en 1861 le futur magicien du cinéma Georges Méliès.
Les années troublées donnent au boulevard un autre visage. En 1848, les barricades fleurissent aux deux extrémités — combats de juin autour du n° 1, combats de février au n° 55 — et le Club des commerçants et locataires tient séance au n° 57. Pendant le Siège de 1870, la salle de la Porte Saint-Martin se mue en ambulance de vingt-sept lits, tandis que les Châtiments de Hugo y sont lus en public pour financer des canons. En 1871, les Communards s'y retranchent ; les obus versaillais incendient le théâtre et détruisent le restaurant Deffieux au n° 20. Reconstruit, le théâtre est classé monument historique dès 1873 — ses cariatides dues à Carrier-Belleuse veillent depuis lors sur un carrefour qui n'a jamais cessé d'être une scène.