Tracé sur les anciens remparts de Louis XIII, le boulevard des Italiens naît par lettres patentes de juillet 1676, puis confirmé par arrêt royal en 1704 : on perce alors une longue promenade plantée d'arbres que les Parisiens appellent d'abord simplement le boulevard Neuf, puis le boulevard du Dépôt ou boulevard de la Chaussée d'Antin. Son nom définitif, il le doit au voisinage de la Comédie Italienne — plus tard Opéra Italien, aujourd'hui Opéra-Comique — qui s'installe dans le quartier et lui prête sa réputation de légèreté et de plaisir.
Dès le XVIIIe siècle, le boulevard attire le beau monde et ses sulfureux voisins. Au n° 31, le pavillon du maréchal de Richelieu reçoit Voltaire, ce qui en dit long sur l'ambiance du lieu. Au n° 15, en 1782, on lit clandestinement devant quelques invités triés sur le volet un texte subversif intitulé La Folle Journée — ce sera le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Quelques années plus tard, en 1789, une échauffourée entre gardes françaises et soldats du royal-allemand au n° 38 préfigure l'insurrection qui couve. Le même immeuble abrite bientôt le siège de la section révolutionnaire de la Grange Batelière. En 1796, au n° 27–29, Augustin Darthé y recrute Georges Grisel pour la Conjuration des Égaux de Babeuf — et c'est là que le mouvement se trahit lui-même.
Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, le boulevard devient le cœur battant de Paris : on y vient s'afficher, débattre, duelliser. En 1817, le n° 19 accueille les premiers essais publics d'éclairage au gaz de la capitale. Les cafés se succèdent, chacun avec sa clientèle : chez Tortoni (n° 22, haut lieu de 1798 à 1894), on refait le monde entre journalistes ; au café Hardy (n° 20), on dîne ruineusement — « il faut être bien riche pour dîner au café Hardy, et bien hardi pour dîner au café Riche », dit-on alors. La Librairie Nouvelle (n° 15, 1849) réunit Flaubert, les frères Goncourt, Zola, Musset, Dumas père qui installe même ses bureaux du Mousquetaire au n° 20. Le passage de l'Opéra (n° 2), avec ses galeries du Baromètre et de l'Horloge, prolonge ce monde couvert de flânerie, avant de disparaître en 1923 — immortalisé par Louis Aragon dans Le Paysan de Paris.
En 1871, le boulevard est un théâtre politique à ciel ouvert. Edmond de Goncourt note, glacial, ce 20 mars : « Les cohortes de Belleville, en face de Tortoni, foulent notre boulevard conquis… » Quelques semaines plus tard, après la Semaine sanglante, on insulte les officiers versaillais au n° 27. Chez Tortoni, pendant le siège de 1870, on avait encore servi filet de bœuf et charlotte à des Parisiens dont d'autres mouraient de faim à quelques rues de là. Le boulevard des Italiens a toujours eu ce don : refléter, dans ses vitres et ses nappes blanches, tout ce que Paris contient d'élégance et de brutalité mêlées.