🗺 Lieux & Arrondissements 🎭 Thèmes ⏳ Époques 👤 Personnages 📅 Événements 🚶 Balades 🧭 Explorer 📚 Bibliographie À propos
Billet

Le mur des Fédérés, dernier acte de la Commune

Comment un pan de mur du Père-Lachaise est devenu le lieu de mémoire le plus disputé de Paris
La plaque « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 » fleurie, au Mur des Fédérés
La plaque du Mur des Fédérés, fleurie après une commémoration de la Semaine sanglante. Photo Parimage © Philippe Boisseau

Vous montez l'allée depuis l'entrée du boulevard de Ménilmontant, vous grimpez encore, et tout au fond du cimetière, contre le mur d'enceinte du sud-est, une plaque sobre : « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 ». Rien de monumental. Un simple pan de pierre. Et pourtant, chaque mois de mai depuis un siècle et demi, des milliers de personnes viennent s'y recueillir. Comment un bout de muraille ordinaire est-il devenu l'un des lieux les plus chargés de la mémoire parisienne ?

La Semaine sanglante

Il faut remonter à la fin du mois de mai 1871. Depuis le 21, l'armée versaillaise a franchi les fortifications et reprend Paris quartier par quartier, dans un déchaînement de violence qui restera sous le nom de Semaine sanglante. Les barricades tombent les unes après les autres. Le 25 mai, Charles Delescluze, vieux militant républicain, délégué civil à la Guerre, refuse de fuir : il gravit une barricade éventrée près de l'actuelle place de la République, en redingote et chapeau, canne à la main, et s'y fait tuer debout, presque comme on se suicide. Deux jours plus tôt, le général Jarosław Dąbrowski, cet officier polonais qui avait mis son épée au service de la Commune, était tombé du côté de la Goutte-d'Or.

Le 27 mai au soir, les derniers combattants — les fédérés, du nom de la Fédération de la garde nationale — se replient dans le cimetière du Père-Lachaise. On se bat entre les tombes, à la nuit tombée, à la baïonnette, dans un décor de chapelles et de cyprès. À l'aube du 28, la résistance est écrasée. Les prisonniers faits sur place sont alignés contre le mur du sud-est et fusillés. La tradition retient le chiffre de cent quarante-sept fédérés abattus là, puis jetés dans une fosse commune ouverte au pied de la muraille.

De la fosse au symbole

Ce qui se joue ensuite est une affaire de mémoire. Le bilan de la répression se compte en dizaines de milliers de morts — Prosper-Olivier Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871 écrite en exil, en fera le grand récit du camp vaincu. Mais le pouvoir ne veut pas de martyrs. On enterre à la hâte, on disperse, on interdit.

Rien n'y fait. Dès que l'amnistie de 1880 permet aux proscrits de rentrer, le pan de mur devient un point de ralliement. Louise Michel, la « Vierge rouge » revenue du bagne de Nouvelle-Calédonie, y conduit les foules. Chaque printemps, la Montée au Mur rassemble socialistes, anarchistes, syndicalistes : on y vient drapeau rouge au poing, on y chante, on y pleure ses morts. Le mur n'est plus une pierre, c'est un serment.

Il faut dire un mot d'Eugène Varlin, même s'il n'est pas mort là. Ce relieur, figure ouvrière de la Commune, fut reconnu dans la rue le 28 mai, promené des heures durant sur la Butte Montmartre sous les coups, puis fusillé rue des Rosiers. Son nom, comme celui de tant d'autres, s'est fondu dans celui, collectif, du Mur. Car c'est là toute la force du lieu : il ne célèbre pas un héros, il porte une multitude anonyme.

Ce qu'on voit aujourd'hui

Le Mur des Fédérés se trouve dans la 76ᵉ division du Père-Lachaise, tout au fond à l'est. Autour de lui, comme aimantés, reposent depuis les monuments aux victimes du nazisme, les tombes de dirigeants ouvriers, tout un panthéon de gauche qui s'est agrégé au fil du XXᵉ siècle. Le contraste est saisissant : à quelques divisions de là dorment Balzac, Chopin ou Oscar Wilde sous des sépultures somptueuses ; ici, la pierre reste nue.

C'est peut-être cela, le plus émouvant. Dans un cimetière qui est aussi un musée à ciel ouvert de la gloire parisienne, le lieu le plus visité au mois de mai n'a ni statue ni or : juste un mur, une plaque, et la mémoire tenace de ceux qui ont perdu.